L'éducation à la citoyenneté: points de vue d'élèves (suite)

Tiré de: Vie pédagogique, no 109, nov.-déc. 1998

Par Véronique Truchot

I. Présentation

II. Méthode

III. Éléments d'interprétation

Les savoirs et les compétences

Le rapport à l'autre

L'engagement social

Les responsabilités civiques

Les attitudes patriotiques

Une vision intégrée de l'éducation à la citoyenneté

IV. Conclusion

Bibliographie

Suite...

"Dans un cours d'histoire, t'apprends juste ce qui s'est passé avant; tu n'apprends pas... Le cours d'histoire, ça devrait permettre de connaître la situation, disons d'aujourd'hui comme la situation politique et tout ça. [...] C'est ça, le cours d'histoire."

"Le cours d'éducation à la citoyenneté devrait relever des faits historiques qui influencent la vie au Québec d'aujourd'hui. Bien sûr, il y a le cours d'histoire qui fait un petit peu la même chose, sauf que le cours d'histoire, c'est passé un petit peu à la "mop": on passe vite dessus et on ne met pas en relief les points les plus importants, ceux qui nous influencent aujourd'hui."

Plusieurs élèves ont manifesté leur intérêt pour "ce qui se passe ailleurs dans le monde" et ont dit regretter de ne pas avoir abordé l'histoire d'autres pays dans leur cours. Si l'histoire nationale est en effet indispensable pour comprendre la culture d'un pays et se construire une identité, elle ne suffit pas pour cultiver la "compréhension internationale" prônée, notamment, par l'Unesco, pour qui "il s'agit d'apprendre à vivre ensemble en développant la connaissance des autres, de leur histoire, de leurs traditions, de leur spiritualité" (Unesco, 1996).

"L'histoire en 3e secondaire, ça se limite au Canada et au Québec; il n'y a pas l'histoire des autres pays. Puis surtout, au Canada, il y a beaucoup de gens d'ailleurs qui viennent ici. Ç;a fait que c'est bien de connaître aussi les gens des autres cultures, puis leur histoire."

"Moi, je pense que c'est important de connaître aussi ce qui se passe ailleurs parce qu'on ne vit pas tout seuls. On n'est pas juste notre pays au milieu de nulle part; on vit entourés."

Au-delà de l'assimilation d'un certain nombre de savoirs, l'exercice d'une citoyenneté pleine et entière exige la maîtrise de compétences - dites transversales - liées à des méthodes et des savoir-faire intellectuels de même qu'à des attitudes et à des valeurs. L'esprit critique, qui fait appel à l'ensemble de ces compétences et sans lequel il est impossible de faire des choix éclairés, est considéré comme important par 65 p. 100 des jeunes interrogés. Plusieurs jeunes ont exprimé un point de vue que résume, comme suit, cet élève:

"D'après moi, ce qui serait le plus important, c'est d'amener les jeunes à avoir un jugement critique sur la société, bon, peut-être en leur montrant comment elle fonctionne... Ce serait vraiment d'inciter les jeunes à émettre plutôt un jugement critique d'abord, ensuite ça va être plus facile d'aller les chercher pour qu'ils puissent s'impliquer. Le jeune doit être conscient des choix qu'il a à faire."

 

Le rapport à l'autre

L'analyse des données recueillies au cours des rencontres de groupe montre l'importance qu'accordent les jeunes au respect de l'autre. La richesse des échanges d'idées sur ce sujet montre à quel point la qualité des relations humaines occupe une place de toute première importance. Principe fondamental de toute société démocratique, le respect des différences est une des conditions du "vivre ensemble".

"Être citoyen, c'est respecter les autres. Vu comme ici, au Canada c'est un grand pays et il y a plein de "races" différentes c'est d'accepter la différence."

Mais le respect de l'autre ne se limite pas à l'acceptation passive; il est empreint d'empathie et de solidarité.

"Puis, je crois aussi qu'un bon citoyen, ce serait quelqu'un qui aiderait les nouveaux citoyens, les nouveaux immigrants qui arrivent... leur donner l'exemple de comment lui vit ici, puis les aider à pouvoir s'intégrer au nouveau pays."

"La compréhension, comprendre ces gens-là, les changements qu'ils vont vivre et tout, pouvoir les aider, puis se mettre à leur place, puis savoir comment ils se sentent."

L'importance (4+5) accordée au respect de l'autre (93 p. 100) est également apparue lorsqu'on a dépouillé le questionnaire. De plus, on a constaté que le respect du bien d'autrui est considéré comme important (4+5) par 87 p. 100 des jeunes interrogés. Notons aussi que plus de 70 p. 100 d'entre eux jugent comme importantes l'écoute des autres, l'acceptation de leurs idées et l'entraide (4+5).

L'engagement social

Parmi les jeunes ayant répondu au questionnaire, 48 p. 100 estiment que "l'engagement dans sa communauté" est important pour exercer son rôle de citoyen. Cependant, ce sujet a suscité un certain nombre de commentaires:

"Participer, c'est un moyen de se tenir au courant et de faire changer les choses. C'est important, parce que ça montre qu'on a notre mot à dire, nous aussi, puis qu'on a des droits. Notre attitude devrait être de pouvoir prendre avantage de ces droits, puis de les utiliser."

"Pour moi, être citoyen, ce n'est pas avoir 18 ans et le droit de vote; c'est avoir un engagement vis-à-vis de la société où on vit. C'est donner de soi-même, de son temps, de sa personne, c'est s'impliquer socialement."

"Se cultiver soi-même et donner ce qu'on a appris aux autres, c'est une implication sociale très importante pour moi."

"Pour moi, s'impliquer, c'est prendre la parole. J'ai participé à une coop-jeunes, puis, dans cette coop, on prenait les décisions ensemble et c'était démocratique. Ça apprend à vivre en société dans une démocratie qui a été faite par les membres."

Les responsabilités civiques

Sur le chapitre des responsabilités civiques, on observe que le respect des lois est considéré comme important (4+5) par 84 p. 100 des jeunes, tandis que seulement 61 p. 100 estiment qu'on doit dénoncer les injustices. Cet écart révèle-t-il un paradoxe ou bien un sentiment d'impuissance devant le système judiciaire? Des recherches plus approfondies apporteraient peut-être des réponses à cette question. On peut également noter que "payer ses impôts" n'est perçu comme important que par 67 p. 100 des répondants, ce qui semble révéler une contradiction par rapport au respect des lois. "Aller voter" ne semble pas non plus une priorité (1+2+3) pour 37 p. 100 des jeunes qui, par ailleurs, revendiquent leurs droits. C'est la contradiction qu'a fait remarquer un des jeunes au cours des entrevues:

"Si je prends l'exemple du Canada, ici, on a le droit de vote. Mais dans les autres pays, ils ne l'ont pas, mais le veulent. Puis nous, on a la chance de l'avoir, mais la plupart du temps, les gens ne vont pas voter. Ils ne prennent pas avantage des droits qu'on a, puis ils ne savent pas la valeur de ces droits-là."

 

Les attitudes patriotiques

Si, pour 60 p. 100 des jeunes, il est important d'être fier de son pays, 37 p. 100 sont prêts à se battre pour leur patrie et seulement 18 p. 100 estiment qu'il faut connaître son hymne national. Ces énoncés affichent les plus bas scores.

Une vision intégrée de l'éducation à la citoyenneté

Nous avons demandé aux élèves ce qui, parmi ce qu'ils avaient appris à l'école secondaire, leur serait utile pour exercer leur rôle de citoyen. Les uns disent n'avoir rien appris d'utile à l'école; les autres estiment, au contraire, qu'ils y ont reçu les notions de base pour devenir de bons citoyens.

"C'est chez nous que j'ai appris ça. Tu n'apprends pas à être un bon citoyen à l'école, je trouve."

"Ça donne quand même une base sur laquelle on peut fonder, puis augmenter toutes nos connaissances puis, comme J. l'a dit, une grande ouverture aux différences, puis la discipline. On doit suivre les règlements. C'est la base qu'il faut avoir pour pouvoir être un bon citoyen, je pense."

Si tous les jeunes interrogés ne sont pas d'accord au sujet de la contribution de l'école à leur formation de citoyen, tous s'entendent cependant sur l'importance d'une éducation aux droits de la personne pour les préparer à agir de façon responsable. Les rencontres de groupe fournissent même des indications quant à leur façon de voir l'acquisition des savoirs et des compétences dans ce domaine.

"Ils vont essayer de nous faire apprendre les droits de l'homme par coeur. Mais, si on apprend ça par coeur, de toute façon on va l'oublier après. Ce qui est bon, c'est de le vivre."

"Quand on regarde la question de la loi, peut-être les [les élèves] renseigner sur la législation et pas juste leur dire: Donc, tu as cette loi-là, cette loi-là, cette loi-là, puis il faut les respecter... les expliquer. Pourquoi est-ce que ce règlement-là existe? Pas juste pour le "trip" d'avoir un règlement. Il y a une raison à ça."

"Moi, j'ai déjà fait une expérience: j'ai déjà été dans le bureau des droits de la personne. Puis là-bas, il y avait des gens qui témoignaient de ce qui leur était arrivé, comme un patron qui manquait de respect, ou quoi que ce soit d'autre. Ils font une enquête, puis tu peux avoir l'occasion de participer à ça, là."

L'intégration de l'éducation à la citoyenneté dans les différents cours existant déjà a reçu l'assentiment de l'ensemble des élèves interrogés.

"Il faudrait intégrer ce cours à plusieurs matières, je pense, en parler dans les cours de français, de morale, d'histoire... la base de la citoyenneté, de manière que les jeunes se rendent compte que l'éducation à la citoyenneté, ça ne se passe pas seulement dans un cours, ça se passe partout. Ça se passe partout autour de lui, dans la rue; c'est là que ça se passe."

Les élèves disent également que l'éducation à la citoyenneté ne doit pas se limiter à la salle de classe; elle doit plutôt s'étendre à l'ensemble de la vie scolaire.

"Je voudrais ajouter que, selon moi, l'éducation à la citoyenneté ne se résume pas à un cours; elle concerne aussi le règlement de l'école, comme un code de vie qui s'inspirerait de la loi."

"Ce n'est pas seulement en donnant des cours, ce n'est pas juste la théorie, c'est par nous-mêmes, par notre esprit critique... C'est l'expérience."

"Il faudrait aussi faire de la sensibilisation pour ouvrir l'esprit - parce qu'il y en a qui ont l'esprit étroit, c'est certain - des gens à la différence, nous autres au reste du monde. On pourrait organiser des activités, des fêtes où on apprendrait à se connaître en s'amusant."

Il est intéressant d'observer que les élèves interrogés envisagent l'éducation à la citoyenneté aussi bien sous l'angle des connaissances à acquérir que sous celui des pratiques à expérimenter, et ce, tant dans la classe que dans l'école en général.

IV. Conclusion

À l'heure des réformes éducatives où l'on s'emploie à définir les contenus d'une éducation à la citoyenneté, il nous a semblé intéressant de cerner quelques représentations des élèves. Il serait illusoire de prétendre que l'on peut aborder tous les aspects d'un sujet aussi complexe, d'autant plus que peu de travaux, à ce jour, ont porté sur cet objet. D'autre part, nous n'avons pas pu tirer profit de toute la richesse des entretiens menés pour le présent article. Mais, bien qu'ils soient parcellaires, les éléments qui ressortent de cette brève étude, nous fournissent quelques indications sur les représentations des élèves interrogés, sur leur connaissance de la citoyenneté de même que sur leurs champs d'intérêts.

L'analyse du questionnaire et des entretiens tend à montrer que les points de vue des jeunes ne sont pas très éloignés de ceux des auteurs qui se sont penchés sur l'éducation à la citoyenneté. Si ces jeunes n'accordent pas une importance égale à tous les éléments qui la constituent, ils paraissent néanmoins en avoir suffisamment conscience.

En effet, on peut observer, à la lumière des réponses obtenues, que les jeunes interrogés manifestent un haut degré de tolérance à l'autre tant sur le plan des opinions émises que sur celui de la propension à aider et à faire montre de compréhension interpersonnelle. Il s'agit bien là, selon nous, d'une attitude propice à l'acceptation du vivre ensemble. Il en est de même, d'une certaine manière, de la question des droits. À ce sujet, les jeunes se montrent conscients et particulièrement soucieux, semble-t-il, de les affirmer. Cependant, se pourrait-il que cette affirmation se confonde, dans certains cas du moins, à une "crispation" revendicatrice de droits sans être assortie des obligations qui les accompagnent. Cela mériterait un plus profond examen.

Lorsqu'il s'agit d'obligations ou, plus généralement, de devoirs civiques, les jeunes semblent se montrer plus réticents. À cet effet, certains attributs de la citoyenneté ne semblent pas susciter chez eux beaucoup d'attention. Il en est ainsi, par exemple, du droit de vote, de la nécessité de payer ses impôts. Enfin, la connaissance de l'histoire - pourtant l'un des repères fondateurs de la construction identitaire - ne semble pas faire l'objet d'un intérêt particulier. Ce n'est peut-être pas essentiellement l'histoire qui est en cause, mais aussi - du moins selon les jeunes - la manière dont elle est enseignée. En effet, selon eux, l'histoire devrait permettre d'interpréter le présent; or d'après les commentaires entendus, ce ne serait pas toujours le cas, loin s'en faudrait.

Rappelons pour conclure que les représentations qu'ont les jeunes de la citoyenneté sont fondées sur leur expérience sociale en construction. Il s'agit donc, par définition, d'un processus inachevé auquel participe l'école dans sa mission de socialisation. La propension des jeunes à accepter l'autre peut vraisemblablement servir d'ancrage à l'apprentissage du vivre ensemble, mais l'effort intellectuel qui doit accompagner la construction du lieu social demande, semble-t-il, à être cultivé. Comment combler ces lacunes? une question à soumettre au débat.

 

Bibliographie

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