Éducation à la citoyenneté et réforme scolaire:
contexte, principes et voies d'application (suite)

Tiré de: Vie pédagogique, no 109, nov.-déc. 1998

par Jean Hénaire

I Présentation

II Le contexte

III La citoyenneté à l'école

IV Des éléments pour un cadre d'intervention

V Conclusion

Références

Dans son récent rapport sur l'éducation pour le XXIe siècle intitulé L'Éducation: un trésor est caché dedans, l'Unesco signale qu'«il s'agit d'apprendre à vivre ensemble en développant la connaissance des autres, de leur histoire, de leurs traditions, de leur spiritualité.» Ces propos s'apparentent au discours actuel sur les perspectives d'avenir d'une éducation à la citoyenneté mondiale.

Le discours sur les valeurs apparaît pratiquement partout où il est question d'éducation à la citoyenneté. Il est compréhensible qu'il en soit ainsi dans la mesure où les valeurs évoquées ci-dessus témoignent d'un besoin de cohésion sociale, de dialogue et de renforcement des institutions démocratiques à l'heure oÿ la construction sociale fait face à de grands bouleversements.

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Promouvoir la participation

Parler aujourd'hui de citoyenneté, nous dit Jean de Maillard (1997, p. 45), consiste moins à évoquer la participation au fonctionnement de la chose publique qu'à repérer les atteintes dont cette dernière est la cible. Beaucoup évoquent le «déficit civique» qu'accuseraient les sociétés actuelles et, particulièrement, les jeunes. Vues sous un certain angle, ces observations paraissent fondées, du moins en partie.

Les jeunes, écrit Jean-Herman Guay de l'Université de Sherbrooke, «ont la réputation d'être apolitiques ou peu intéressés par la chose publique» . Le chercheur ajoute que l'analyse d'une série de dix grands sondages scientifiques effectués de 1990 à 1996 démontre la validité de ce jugement: «[...] les jeunes de moins de 35 ans participent moins aux scrutins, suivent moins l'actualité et sont moins informés des enjeux qui caractérisent notre époque» note 2. Dans un récent article, Victoria Camps (1997) n'hésite pas, pour sa part à affirmer que «le scepticisme se généralise et méfiance évidente se manifeste pour la politique [...] Sans parler de cette minorité croissante, composée surtout de jeunes, qui ne se sent même pas concernée par le devoir électoral et qui méprise souverainement la politique» . Un sondage européen, mené en 1997 auprès de jeunes âgés de 15 à 24 ans cette fois, tend à indiquer que cette frange de la population se désintéresse de la chose publique et est peu encline à s'engager dans des partis politiques, des mouvements militant en faveur des droits humains ou des associations de défense des droits des consommateurs note 3. Un autre sondage, conduit en mai dernier par le quotidien français Libération, révèle que «les jeunes (18-34 ans) semblent particulièrement convaincus de l'arrivée d'une société marquée par le désintérêt de la chose publique, l'impuissance des citoyens et le recul du contrôle du politique sur l'économie» note 4.

Les enfants qui fréquentent actuellement l'école suivront-ils la trace de leurs «jeunes aînés» ? Voilà une question à laquelle il est à la fois difficile d'échapper et difficile de répondre. À cet égard, il est permis de supposer que les représentations que se font les jeunes en ce qui concerne la participation à la chose publique ont changé par rapport à celles des générations qui les ont précédés, mais cela ne signifie pas pour autant qu'ils y soient devenus indifférents: «C'est vrai qu'ils [les jeunes] ne peuvent pas nommer le député de leur coin ou le ministre des Finances ou le maire de leur municipalité. Ce genre d'information ne les touche pas [...]. Souvent, on juge négativement les jeunes en se fondant sur cette méconnaissance de certaines informations, alors que la plupart des adultes en sont également ignorants. Si nous disons que les jeunes sont lucides, c'est parce qu'ils saisissent bien les enjeux sociaux actuels, c'est parce qu'ils sont capables de donner leur point de vue sur certaines tendances présentes comme le libre-échange, la mondialisation des marchés, la précarité de l'emploi, l'avènement d'une société duale ou sur la croissance de la dette publique» note 5. Ce qu'on omet aussi parfois de dire, c'est que les jeunes paraissent très sensibles, par exemple, à la protection de l'environnement, au respect de l'autre et au sens de l'engagement communautaire note 6. Ils semblent aussi avoir très à coeur de se réaliser en tant que personnes dans les activités auxquelles ils participent et accordent une importance considérable aux relations interpersonnelles et à la solidarité. Ils souhaitent également faire «partie intégrante» de l'école: «Ils tiennent à participer à la vie de l'école, et ce, à tous les niveaux» , nous rappelle une étude récente du ministère de l'Éducation du Québec (1995, p. 10). Au fond, ils ne manifesteraient pas particulièrement cette tendance à l'«incivisme» que parfois d'aucuns seraient tentés de leur prêter. Leurs attentes à l'égard du fonctionnement de la société ne sont peut-être tout simplement pas les mêmes. «Chaque époque comporte ses défis, écrit Madeleine Gauthier (1997, p. 47). Certains sont plus exaltants que d'autres. Il en va ainsi des générations [...]. Certains contextes historiques sont plus favorables que d'autres à la promotion des attributs de dynamisme et d'enthousiasme dont on voudrait toujours la voir parée.»

Ce besoin de participation - de prise de parole - qu'expriment les jeunes à l'égard de leurs apprentissages à l'école montre en quelque sorte que l'«esprit citoyen» se développe chez eux. Leur attente correspond bien à l'idée d'une citoyenneté démocratique construite par le sujet en tant qu'acteur libre de s'exprimer et capable de forger son esprit critique. «Il faut en particulier que l'école, écrit Alain Touraine (1997, p. 341) fasse dialoguer les élèves, leur apprenne à argumenter l'un contre l'autre en analysant le discours de l'Autre, à la fois pour apprendre à manier la langue nationale et pour être capable de percevoir l'Autre, ce qui est la condition d'une vie en commun.» Voilà une tâche exigeante, s'il en est, dans la mesure oÿ la construction du rapport aux autres est au coeur même de la conception que l'on peut se faire de la citoyenneté et des conditions démocratiques de son exercice.

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