L'école de demain en chantier

Nouvelles politiques éducatives:

quelques enjeux pour la démocratie (suite2)

Tiré de: Valeurs démocratiques et finalités éducatives Collection Thématique n°4, Centre international de formation à l’enseignement des droits de l’homme et de la paix (cifedhop), Genève, 1996.

Par Jean Hénaire

Dans son article, l'auteur tente de dégager les principales orientations qui sont à la base des réformes de l'éducation en cette fin de siècle.L'analyse tend à montrer que ces nouvelles politiques éducatives participent à un discours singulièrement homogène. Les enjeux qu'elles soulèvent invitent à une réflexion sur les valeurs démocratiques en cause et sur le rôle de l'éducation dans les sociétés en changement.

 

 

Un discours ambigu

"  Les nouvelles politiques éducatives proposent des changements qui traduisent une intention d'assurer une meilleure qualité de vie aux futures générations. D'autre part, ces mêmes politiques puisent dans la logique économiste un argumentaire qui, à certains égards, contredit cette volonté.

Les nouvelles politiques éducatives semblent avoir résolument amorcé un virage significatif face aux attentes des pouvoirs économiques. Si, en termes évocateurs, l'école a pu être associée il n'y a pas si longtemps à un lieu où l'on "apprend à apprendre", elle semble maintenant correspondre davantage à une vision utilitaire dont on s'attend à ce qu'elle incite les enseignés à devenir performants.

Par ailleurs, ces mêmes réformes plaident pour une meilleure adaptation des contenus de formation aux profils des élèves. De ce fait, l'égalité des chances serait mieux assurée. Au plan pédagogique, ces nouvelles orientations s'inspireraient d'approches "différenciées" plus aptes à faciliter les apprentissages et à respecter les groupes scolaires comme les individus. L'astuce de cet élan réformiste tient ainsi de sa revendication démocratique: ce que l'école d'hier pouvait reproduire en inégalités, l'école de demain s'emploiera à les réduire par de meilleures formations sur mesure, c'est-à-dire adaptées le mieux possible aux capacités et aux intérêts de chacun ainsi qu'aux besoins productifs de la société.

Au plan de la participation démocratique, parents, entreprises, organismes socio-communautaires sont conviés à s'asseoir autour d'une même table. Ainsi se renforcerait le pouvoir du local, lieu privilégié trop longtemps négligé de l'exercice démocratique, de l'efficacité collective et du bonheur individuel. Les laudes des concepteurs des nouvelles politiques éducatives à ce sujet en témoignent abondamment. L'avancée des valeurs participatives plurielles que Lipovetsky(21) qualifierait vraisemblablement de "différencialistes" interpelle la conception et la pratique de la citoyenneté démocratique des acteurs concernés. Ce faisant, les risques d'instrumentalisation des réformes éducatives devraient être objet de débats pour que la participation ne se résume pas à un simple procédé d'avalisation d'orientations pré-définies saupoudrées d'un ersatz de démocratie.

Les nouvelles technologies de l'information et des communications permettront, nous dit-on, de démocratiser l'accès aux savoirs, voire même de construire de nouvelles interdépendances. Mais on se garde par ailleurs de faire allusion au contrôle idéologique des contenus qu'exercent les grandes entreprises dans ce domaine, mais auxquelles on n'hésite cependant pas de proposer de faire appel pour meubler le "parc informatique" de l'école.

Les nouvelles politiques ne manquent pas non plus de souligner le rôle essentiel des enseignants dans la mise en oeuvre des nouvelles orientations éducatives. La reconnaissance de leur autonomie professionnelle s'accompagne de mesures visant à leur accorder davantage de responsabilités, notamment au plan des choix des matériels pédagogiques et didactiques, de l'évaluation de leurs élèves, de la place qu'ils doivent tenir dans la définition du projet éducatif de l'établisement scolaire. Mais il semble que cette reconnaissance n'empêche pas une révision, à un échelon supérieur, de leurs parcours professionnels, voire de leur sécurité d'emploi. C'est ainsi que la question du recrutement, de la formation des maîtres et de leur mobilité professionnelle se voit à son tour mise en question. Et l'OCDE de susciter à ce sujet une réflexion non équivoque: "Améliorer la structure des carrières exigera peut-être qu'on remette en question le modèle dominant des professeurs exerçant toute l'année à plein temps jusqu'à l'âge de la retraite. Pour les enseignants expérimentés, doser de façon plus souple l'enseignement dans la salle de classe et d'autres fonctions et responsabilités au sein de l'école, ou un travail à temps partiel pour le compte de l'administration de l'enseignement ou pour des entreprises extérieures peut paraître administrativement complexe, mais se révéler très utile "(22) . Très utile pour qui? Par ailleurs, dans un ouvrage récemment publié, l'OCDE précise que "Dans la mesure où l'on reconnaît la nécessité et l'intérêt de diversifier les possibilités d'enseignement, l'intervention des pouvoirs publics dans l'égalisation des chances peut consister avant tout à éliminer ces disparités afin que l'accès aux différents types d'enseignement et le recrutement du personnel correspondant soulèvent beaucoup moins souvent un problème d'équité"(23) .

Il est encore trop tôt, comme nous le disions au début, pour évaluer les effets de ces réformes en voie seulement d'application et ce, inégalement, selon les pays concernés. Mais il n'est pas prématuré d'insister sur des enjeux majeurs qu'elles soulèvent. Comme nous avons tenté de le souligner, c'est de l'école vue comme levier de la construction démocratique et de préparation à l'exercice de la citoyenneté libre et entière qu'il s'agit. L'économie, la formation intellectuelle et morale, la préparation professionnelle à la vie active, le pluralisme des cultures et des idées, la participation à la base des acteurs et la place que tiennent désormais dans nos vies la technologie et les communications sont des composantes majeures de la vie en société et du développement personnel. Elles constituent des repères essentiels à la concrétisation d'un projet de société dont on voudrait qu'il annonce un monde meilleur pour tous, sans exclusives.

 
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