Éduquer à la citoyenneté: contexte et repères

Jean Hénaire

Extrait d'un article paru dans Vie ouvrière.

Par Jean Hénaire, spécialiste en sciences de l'éducation, Direction de la recherche, ministère de l'Éducation du Québec, membre associé du Laboratoire sur les transformations sociales et l'évolution des politiques et des professionnalités en éducation, Université de Montréal.

C'est également avec l'éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d'entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n'avions pas prévu, mais les préparer d'avance à la tâche de promouvoir un monde commun".
Hannah Arendt

 

I. Présentation Le discours des autorités politiques et scolaires sur l'éducation à la citoyenneté prend appui et tire sa légitimité d'un certain nombre de considérations. Celles-ci servent en quelque sorte de de toile de fond ambiante, du moins en ce qui concerne le nord de l'Occident. La première de ces considérations se traduit par une invitation marquée à l'adaptation au changement. Rien, dit-on, n'est sans doute plus pregnant en cette fin de siècle que la rapidité des changements dont nous sommes tantœt témoins, tantœt acteurs, dans presque tout les domaines de l'activité sociale. Au cours des trente dernières années environ, la somme des connaissances disponibles a atteint l'équivalent de celles qui se sont développées au cours des cinq millénaires qui nous ont précédés (Ramonet, 1997, p. 24.). Les moyens traditionnels d'apprentissage et de la gestion de l'information sont pratiquement devenus dès lors obsolètes, prétend-on. D'autre part, l'accroissement considérable de la mobilité géographique provoqué, entre autres, par les crises politiques, le développement économique et les facilités accrues de déplacement ont contribué significativement à transformer le tissu culturel de l'environnement social. En outre, l'ajustement structurel des économies désormais mondialisées et le développement quasi exponentiel des nouvelles technologies de l'information et des communications ont largement contribué à provoquer une sorte de crise d'identité et appelé à une nouvelle quête de sens face au devenir de l'humanité. Et plusieurs de prétendre qu'il faut apprendre à lire ces réalités à l'aide de nouveaux paradigmes pour comprendre et maîtriser ces changements. Même son de cloche au sein des États qui s'emploient à réformer leurs systèmes éducatifs. Chez les pays membres de l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDÉ), les nouvelles politiques éducatives, en voie de mise en oeuvre, traduisent le besoin d'assurer une formation adaptée à un monde marqué par une succession de changements et de bouleversements accélérés dont les sociétés sont à la fois les acteurs et les témoins depuis les années quatre-vingt. Ces changements concernent aussi bien le champ de l'économie que celui de la politique, de l'"explosion" des savoirs que de l'émergence de nouvelles valeurs, pour ne nommer que ceux-là (Hénaire, 1998b). Ces changements ne sont pas sans inquièter si les décisions politiques ne font que s'y ajuster et si la société civile dans son ensemble ne s'interroge pas sur les effets qu'ils produisent sur les modes de vie collective et d'organisation sociale. Dans ce contexte, on ne s'étonnera pas d'observer que l'appel insistant au "mieux-vivre ensemble" marque le mouvement réformiste en éducation. C'est la seconde considération. Il se dégage de celle-ci la volonté de faire de l'école un lieu privilégié de développement humain. La Commission internationale sur l'éducation pour le vingt-et-unième siècle, présidée par Jacques Delors, considère ainsi les politiques de l'éducation "comme un processus permanent d'enrichissement des connaissances, des savoir-faire, mais aussi, et peut-être surtout, comme une construction privilégiée de la personne et des relations entre les individus, entre les groupes, entre les nations" (1). C'est principalement à ce niveau, croyons-nous, que la question des identités nationales, culturelles et politiques mérite d'être posée. Ce double appel à l'adaptation aux changements à l'échelle mondiale -aux répercussions locales et nationales- et à l'apprentissage du vivre-ensemble a pour effet de conférer à l'éducation une fonction sociale accrue qui se reflète, notamment, par l'importance attribuée à la préparation des jeunes à l'exercice de la citoyenneté. Cela ne tient pas du hasard. On peut y voir là une volonté de maîtriser le changement et de renforcer le lien social.

 

Voir aussi du même auteur: L'école de demain en chantier. Nouvelles politiques éducatives: quelques enjeux pour la démocratie


 

 

 
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