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Léducation aux droits : mise en perspective
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Conférence introductive prononcée par Jean Hénaire
Rédacteur en chef de École et Paix à l'occasion du séminaire «Éduquer aux droits, agir pour les droits» tenu sous les auspices de la Ligue des droits et libertés. Montréal 27 et 28 février 2004 |
I. Lenfant : individu et titulaire de droits
II. Des améliorations souhaitables à apporter au système éducatif
Lenfant contemporain sest vu progressivement reconnu comme un individu à part entière, titulaire de droits et, en conséquence, devant être considéré en toute égalité. On doit principalement un tel progrès à des pédagogues du mouvement de « lÉcole nouvelle », à des chercheurs et praticiens en psychologie de lapprentissage comme aux promoteurs des droits de lenfant dont les actions ont abouti aux proclamations successives, au vingtième siècle, de la Déclaration de Genève sur les droits de lenfant, adoptée par la défunte Société des nations, en 1924, de la Déclaration universelle des droits de lenfant de lONU, en 1959, et de ladoption par lAssemblée générale des Nations Unies, en 1989, de la Convention relative aux droits de lenfant.
Comme ladulte, lenfant a le droit de savoir, vu ses capacités et sa découverte progressive du monde, pourquoi on lui apprend telle chose et à quoi cela sert ; pourquoi il y a tant de différences entre les humains, différences tantôt riches de diversité, tantôt injustes parce quelles conduisent à lexclusion ; pourquoi cet enfant et élève à la fois devrait respecter des règlements intérieurs et lesquels. Sagirait-il, dans ce cas, de ceux qui ne sont au fond, très souvent, quun répertoire de devoirs ou de ceux qui incitent au respect des libertés et au consentement à des obligations de réciprocité envers les autres ?
Lenfant et ladulte ont le droit de dire quon ne peut à la fois souscrire au Protocole de Kyoto et financer la pollution industrielle. Quagir en faveur du développement dune paix mondiale durable commande de ne pas faire limpasse sur le commerce des armes. Que valoriser la recherche scientifique devrait conduire à débattre des fins auxquelles elle peut servir.
Dans cet esprit, léducation aux droits est un acte par lequel on apprend à devenir citoyen éclairé et responsable, un acte par lequel on développe une conscience politique de lorganisation de la vie en société.
Mais cette ambition demeure encore trop timidement partagée. Peu de gouvernements ont, dans les faits, donné suite concrètement à notre invitation, à lEIP, ou à celle de lONU dailleurs. Cette éducation ne figure toujours pas dans les programmes de formation.
Il semble bien, aux yeux des États, que léducation aux droits ne fasse pas partie des «dossiers prioritaires», sommes-nous du moins tenus de conclure pour linstant.
Par ailleurs, cette Décennie de lONU sur léducation aux droits de lHomme aura eu toutefois le mérite dexercer des pressions auprès des gouvernements. Un certain nombre dentre eux, dailleurs, se sont engagés, par le biais de plans nationaux, à intégrer léducation aux droits dans les programmes de formation. Mais le passage de lintention à lacte continue de se faire attendre. Par ailleurs, ces engagements supposent que dimportantes portes dentrée à cette éducation soient améliorées : les politiques de léducation, la vie scolaire et la formation des enseignants.
- Les politiques de léducation
Les politiques de léducation ne sont généralement pas conçues par les réformateurs pour développer une socialisation politique des apprenants. Certes, on parle de socialisation, mais le sens reste vague et on ne voit jamais, oserais-je dire, sadjoindre au terme de socialisation le qualificatif de politique. Cest que le mot continue de susciter des craintes car il suggère non pas ce quil porte en lui de noble - lart et la pratique de la gouverne des sociétés humaines -, mais plutôt une activité de politisation partisane des esprits. Il faut rompre avec cette conception frileuse, voire trompeuse, et réhabiliter le politique en tant que repère essentiel à léducation aux droits et à la citoyenneté démocratique.
Si tant est que lon estime que lÉcole au sens large du terme demeure à ce jour le plus important levier de transformation sociale que nous possédions -; si tant est que lon pense également que les droits ont été proclamés par la communauté internationale pour participer dune telle transformation, convenons que les politiques éducatives, en tant quexpression de la voix dun État membre de cette même communauté, devraient être une porte dentrée légitime de léducation aux droits de la personne. Cest ce à quoi en toute logique nous devons prétendre.
On commence à abandonner lidée que léducation est une uvre strictement dautorité par laquelle les « sachants » transmettent aux « apprenants » leurs savoirs organisés, formatés, prédéterminés. Léducation se veut moins une uvre dautorité ou de soumission quune entreprise douverture aux réalités même si cest parfois loin dêtre toujours le cas dans les faits.
Il nen demeure pas moins que lapprentissage est davantage considéré aujourdhui comme la capacité de résoudre des problèmes, de construire à partir de questionnements des hypothèses, des démonstrations soumises à lépreuve de la critique.
Même si léducation aux droits ne bénéficie pas de toute lattention que lon devrait lui accorder, le contexte est favorable à sa pratique en raison de cette prise de conscience à lendroit dune éducation générale reposant sur la formation de lesprit critique et sur des introductions à des problématiques contemporaines portant, entre autres, sur le rôle des médias, sur léducation à la citoyenneté, etc. Cette position de principe prometteuse ne saurait à elle seule pouvoir disposer des conditions favorables à son application. Celle-ci induit inévitablement, au-delà dun simple énoncé dintention, un retour sur un état des lieux des valeurs de lÉcole. En voici des exemples.
À lécole, il faut apprendre à gérer les conflits de manière pacifique. Les conflits naissent de la relation problématique avec lAutre ou sont induits par des politiques qui suscitent lopposition, la contestation, voire la violence. Sans ligne de conduite inspirée des droits de la personne, les solutions aux conflits sont souvent teintées darbitraire et participent de rapports de force non résolus. Lécole devient une zone de non-droit. Une pédagogie de la vexation, de la confrontation ou de la punition en tant quingrédient de la formation ne prête certes pas à léducation aux droits.
Une autre question concerne les rapports que nous entretenons aux matières scolaires. Les contenus qui y sont exposés sont le résultat de sélections fondées sur lidée de ce qui est le plus important à enseigner, à retenir pour diverses raisons, notamment dordre scientifique, culturel et social. Mais il y a certains domaines qui, nonobstant lappareil de validation mis en place pour en assurer la véracité des contenus, prêtent davantage que dautres à interprétation et peuvent être sujets à caution, comme cest le cas, par exemple, dans des pays où lenseignement officiel de lhistoire où la frontière entre savoirs et croyances est souvent poreuse - se présente comme une entreprise dalphabétisation nationaliste ou dembrigadement idéologique, malgré le fait que «Tout individu a le droit de connaître son passé ainsi que le droit de le désavouer», comme laffirmait le Conseil de lEurope, en 1996.
Ce dont il faut par ailleurs se réjouir, cest de constater que déjà depuis plusieurs années, une documentation pédagogique sur les droits est en plein développement. Cette documentation constitue dans plusieurs cas dailleurs la seule porte dentrée de léducation aux droits tant aux plans des valeurs, des pratiques ou des contenus qui y sont proposés. Plusieurs travaux réalisés par des OIG ou des ONG sont disponibles sur des sites Internet ou distribués gratuitement, quoiquen nombre insuffisant souvent, par les organisations qui les ont financés ou qui en sont directement les auteurs. Il est clair, à mes yeux, quune bonne partie de cette abondante documentation peut servir de base à la rédaction de projets de contenus de programme déducation aux droits pour y être par la suite intégrés dans le curriculum. Lexpertise existe et peut être également profitable à la formation des formateurs.
- Une formation des formateurs qui conscientise aux droits
Selon les résultats dun sondage conduit lan dernier par une firme québécoise, un peu plus de la moitié des Canadiens ne pouvaient nommer l'un ou l'autre des droits garantis par la Charte canadienne des droits et libertés. Selon un sondage de Human Rights USA, 93 % des Américains nauraient jamais entendu parler de la Déclaration universelle des droits de lhomme.
À la lumière de ces sondages posons lhypothèse quun certain nombre denseignants font partie de ceux ou de celles qui ne savent pas nommer les droits et quen outre, ils ne bénéficient pas de formation spécifique sur léducation aux droits en cours de formation initiale surtout. Dans ces conditions, il est incongru dattendre deux, une fois dans les classes, quils dispensent une telle éducation.
Or, à ma connaissance, et hormis quelques exceptions à léchelle planétaire, les facultés déducation qui ont la responsabilité de la formation initiale des maîtres noffrent pas à ce jour de cours sur léducation aux droits. Il y a là un manque évident quil faut combler si tant est que lon souhaite des enseignants en formation une capacité déduquer aux droits. Il ne sagit pas uniquement de transmettre un certain nombre de connaissances juridiques, certes essentielles à la compréhension des droits de la personne, mais de proposer des repères permettant dadapter la gestion de classe, lorganisation du travail, les modes dévaluation des apprentissages, les règlements intérieurs, etc., de manière à ce que la vie scolaire ressemble à un lieu de développement de la personne, chacune avec ses droits et ses obligations.
À ce jour, ce sont principalement les ONG qui font uvre de formateurs dans le domaine de la formation continue des enseignants. Le temps est venu, à mon sens, pour les facultés de formation des maîtres de se mettre également à louvrage. Nous pourrions les aider, en tant quONG ayant acquis une expertise reconnue dans ce domaine, en fédérant les initiatives et en leur faisant partager nos connaissances pourvu quelles soient intéressées, ce que nous devrions leur demander dailleurs.
Une approche uniforme de léducation est en voie de mondialisation par le testing international, la commercialisation de léducation, lévaluation synchrone des systèmes éducatifs et la planification de futures politiques éducatives inspirées danalyses sélectives de tendances propres à préparer de la manière souhaitée les esprits à des changements déjà scénarisés. Mais cette transnationalisation en marche a par ailleurs le défaut de son ambition : la construction dune pensée unique.
À pensée unique, comment opposer une pensée convergente et mobilisatrice ? La diversité des enjeux rend lentreprise parfois difficile, mais à limage dun concert qui exige beaucoup dinstruments, celui-ci ne peut être joué sans partition commune. Cest le défi dun regroupement des expériences, des compétences et des savoirs par une mise en réseau renforcée et conséquente. Le poids du nombre, la richesse des expériences et les carrefours didées sont potentiellement créateurs dune masse critique nécessaire pour que nous soyons entendus.
Dans le domaine de léducation aux droits de la personne, il nous faudrait étayer notre ambition de la voir sinscrire au nombre des objectifs de léducation en procédant à une analyse minutieuse des moyens et des stratégies à employer de manière à ce que cette éducation figure au nombre des priorités des grands dispositifs du système éducatif. Il faut aussi procéder à des consultations et établir des partenariats avec les facultés déducation chargées de la formation initiale des maîtres de manière à évaluer de concert avec elles les moyens dintroduire cette éducation dans les activités de formation universitaire des enseignants. Tout cela nest pas simple et commande une expertise à renforcer, des scénarios à documenter, des éléments de contenus à construire, des appuis stratégiques à cultiver, un suivi à assurer et une bonne dose de détermination.
Le 25 avril 2003, la Commission des droits de lHomme de lONU adoptait une résolution qui demande instamment aux gouvernements de renforcer leur contribution à l'application du Plan d'action en vue de la Décennie des Nations unies pour l'éducation dans le domaine des droits de l'homme (1995-2004) . Quy voir principalement dautre, dans cette résolution, quun sous-entendu dinsatisfaction à lendroit des autorités politiques concernées ?
Il faut comprendre quen toile de fond de cette éducation, un ensemble denjeux interpellent tous les gouvernements responsables de ladministration du bien commun. Un bien qui, pour selon les termes du Directeur général de lUNESCO, ne pourra jamais sappeler comme tel «si ceux qui gouvernent ne sont pas convaincus de leurs responsabilités permanentes. Et, sans aucun doute, ajoute-t-il, un bien qui ne peut pas être laissé au seul jeu des forces du marché. »
Les droits de la personne, la paix, la science et léducation devraient être considérés comme des biens communs de lhumanité. Et éduquer aux droits, cest en quelque sorte en montrer la nécessaire préservation et la juste utilisation pour tous sans exclusives. Mais le fait de miser exclusivement sur des organisations internationales dÉtats pour donner une suite concrète à cette injonction nest pas nécessairement la meilleure des solutions. Selon les propos mêmes du Directeur de la Division Information et Informatique de lUNESCO, «Les Nations Unies n'ont ni le mandat ni les moyens d'imposer un bien commun mondial. Elles sont dominées par un conseil de sécurité qui représente avant tout les intérêts "sacrés" de certains États membres. »
Cela prendra encore du temps pour que les objectifs de la Décennie sur léducation aux droits de lHomme soient un jour atteints ; le portrait densemble reste fortement contrasté même si, de lavis du Secrétaire général des Nations Unies « le monde est devenu meilleur et lONU y est pour beaucoup », déclarait-il le 12 décembre dernier. Peut-être est-ce en partie le cas, mais cela est loin de se vérifier pour tout le monde.
Je conclus en disant que les meilleures garanties de développement et de pérennité des droits sont, dans les faits, la volonté et le courage de les défendre, de les exercer et, pour notre propos, de les enseigner.
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