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Bulletin École et paix Juin 1995

Le pédagogue et la conjoncture

Par Jean Hénaire

Notre époque est ainsi. Les moralistes en appellent à une quête du sens, les politiques ont fait de la rigueur leur maître mot et les officiants de la mondialisation n’en ont que pour la rentabilité. Le pédagogue se demandera si la rigueur soumise à la recherche du profit peut avoir un sens. Confusion des termes et choc des tendances. Voilà le problème...

Tout bon enseignant, il va de soi, est une femme ou un homme rigoureux. Enseigner une matière avec compétence, maîtriser sa discipline, proposer une méthode de travail efficace et stimulante, former à la critique et initier à l’esprit scientifique, tel devrait être son métier. Cet enseignant observe par ailleurs que ses élèves viennent de plusieurs horizons et que cette pluralité est une richesse pour la classe autant qu’un défi. C’est que l’école, dit-on, prend de plus en plus l’allure d’une petite société des nations. La formule est jolie. Mais on ne saurait en rester là. Au-delà de tous les apprentissages acquis au fil des ans - aussi interculturels fussent-ils - ces gamins, ces ados feront face demain à l’exercice exigeant de la citoyenneté, à la condition qu’ils le puissent. Mais ce même enseignant sait aussi, au rythme où vont les choses, qu’il y a péril en la demeure. Exhortations civiques et droiture éthiques n’ont pas réussi à empêcher, au nom d’une certaine rigueur - celle du marché - les droits de l’homme de faire souvent figure de mirage. Il le sait bien, ce maître, lui à qui on vient d’annoncer qu’il ne serait pas payé ce mois-ci où que son régime de retraite serait réévalué à l’une des exigences d’une conjoncture "difficile". Les plus vieux parmi ses élèves n’appréhendent-ils pas également ce que pourrait leur réserver l’avenir à eux aussi?

Ce maître, donc, continue de donner ses leçons à "ses" jeunes car ils ont le droit à l’éducation et à la réussite. Mais il tentera de mettre de côté ce que les chantres de l’heure lui soufflent à l’oreille comme s’il était un dirigeant d’entreprises: gestion "efficiente" de sa classe, excellence, performance, rendement, contrat d’assiduité, etc. Peut-être, avec le temps, sera-t-il tenté de substituer à ce vocabulaire affairiste des mots, des relais pour une vie démocratique de l’être et de l’agir. Pour en finir avec le paradigme de la compétition et de la course folle et entrer dans la résistance.

 

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