
Le pédagogue et la conjoncture
Par Jean Hénaire
Notre époque est ainsi. Les moralistes en appellent à une quête du sens, les politiques ont fait de la rigueur leur maître mot et les officiants de la mondialisation nen ont que pour la rentabilité. Le pédagogue se demandera si la rigueur soumise à la recherche du profit peut avoir un sens. Confusion des termes et choc des tendances. Voilà le problème...
Tout bon enseignant, il va de soi, est une femme ou un homme rigoureux. Enseigner une matière avec compétence, maîtriser sa discipline, proposer une méthode de travail efficace et stimulante, former à la critique et initier à lesprit scientifique, tel devrait être son métier. Cet enseignant observe par ailleurs que ses élèves viennent de plusieurs horizons et que cette pluralité est une richesse pour la classe autant quun défi. Cest que lécole, dit-on, prend de plus en plus lallure dune petite société des nations. La formule est jolie. Mais on ne saurait en rester là. Au-delà de tous les apprentissages acquis au fil des ans - aussi interculturels fussent-ils - ces gamins, ces ados feront face demain à lexercice exigeant de la citoyenneté, à la condition quils le puissent. Mais ce même enseignant sait aussi, au rythme où vont les choses, quil y a péril en la demeure. Exhortations civiques et droiture éthiques nont pas réussi à empêcher, au nom dune certaine rigueur - celle du marché - les droits de lhomme de faire souvent figure de mirage. Il le sait bien, ce maître, lui à qui on vient dannoncer quil ne serait pas payé ce mois-ci où que son régime de retraite serait réévalué à lune des exigences dune conjoncture "difficile". Les plus vieux parmi ses élèves nappréhendent-ils pas également ce que pourrait leur réserver lavenir à eux aussi?
Ce maître, donc, continue de donner ses leçons à "ses" jeunes car ils ont le droit à léducation et à la réussite. Mais il tentera de mettre de côté ce que les chantres de lheure lui soufflent à loreille comme sil était un dirigeant dentreprises: gestion "efficiente" de sa classe, excellence, performance, rendement, contrat dassiduité, etc. Peut-être, avec le temps, sera-t-il tenté de substituer à ce vocabulaire affairiste des mots, des relais pour une vie démocratique de lêtre et de lagir. Pour en finir avec le paradigme de la compétition et de la course folle et entrer dans la résistance.