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Bulletin École et paix Juin 1993

 

NOTE DE LECTURE

Ces vieux démons de la violence qui percent l’écran

Par Jean Hénaire

 

Lu récemment dans Le Monde le compte-rendu de l’entretien du journaliste Jean-Marie Colombani avec Federico Mayor, Directeur général de l’UNESCO 1/. Ce dernier dit notamment et je cite: "J’ai en effet l’impression que nous sommes à l’aube d’une nouvelle Renaissance, plus vaste et plus profonde que celle connue par l’Europe aux quinzième et seizième siècles. C’est en effet à mes yeux un changement historique qui devient possible: nous passons d’une culture de guerre à une culture de paix" 2/. Vision politique ou analyse géo-politique? Espérons en tout cas que cet homme ne se trompe pas. Mais je me demande tout de même si, à un autre niveau, nous ne sommes pas en train de passer d’une "culture de la guerre" à une "culture de la violence", et que cette "mutation historique" menace la paix tant souhaitée cette fois-ci non pas par les armes, mais par l’écran. C’est du moins ce que laissent suggérer plusieurs études consacrées à l’influence exercée par l’image violente sur le comportement des jeunes en particulier.

Mettons tout de suite de côté le bilan positif de la "civilisation de l’image". Plusieurs de ses aspects constituent de réels avantages au plan notamment de la communication à l’échelle mondiale. Ne jetons donc pas le bébé avec l’eau du bain. Parlons, par ailleurs, d’un des effets pervers - ou d’une des intentions perverses ? - de cette "civilisation" qui conduit des millions de jeunes consommateurs du monde entier vers la simulation et l’intériorisation de la violence par images interposées bien emballées.

Comment résister à la troublante fascination des loisirs électroniques, se demande Ingrid Carlander, dans un dossier récent du Monde diplomatique consacré à "La drogue des jeux vidéos"? 3/. Un marché estimé, selon l’auteur, à 100 milliards de dollars et qui fait entrer dans tous les salons des jeux pas toujours pacifiques. Et de rappeler les propos d’un spécialiste californien de l’industrie de la vidéo au sujet du message du Mario de Nintendo: "Descends ton adversaire, sinon c’est lui qui te fera la peau! Tu es seul au monde, ne compte que sur toi". Et ce n’est pas fini. Diablement populaires, ces jeux! Et pas tout à fait dans l’esprit d’une "culture de la paix". Inquiétant? Disons que si tous les jeux vidéos ne sombrent pas dans le simplisme de la brutalité, qu’il s’en trouvent qui font appel à l’imagination, ce médium au raffinement sans fin sert aussi de véhicule à la haine de l’autre tels ces jeux néo-nazis "que les jeunes se passent sous le manteau en Autriche et en Allemagne" 4/.

Par ailleurs, des études portant entre autres sur l’encadrement des jeunes, avant, pendant et après le visionnement d’émissions télévisées ou filmées montrent qu’un accompagnement éducatif réduit les manifestations d’agressivité gestuelle et verbale. C’est du moins une des conclusions que l’on peut tirer de l’ouvrage de Marcel Frydman intitulé Télévision et violence 5/. L’auteur et son équipe ont effectué en Belgique, entre 1980 et 1992, plusieurs études et expérimentations dans le secteur de la violence filmée et de l’éducation des médias. L’auteur a pu observer que des programmes de préventions basées notamment sur des échanges avec les jeunes constituaient une stratégie efficace de lutte aux tensions émotionnelles produites par le visionnement d’une émission violente. Frydman ajoute que ces échanges s’avéraient insuffisants s’ils n’étaient inscrits dans un programme cohérent d’éducation cinématographique dont il plaide pour son intégration dans le cursus scolaire. Associant autonomisation et contrôle affectif de soi, ce professeur à l’Université de Mons-Hainaut en appelle à la prise en compte par le système scolaire d’une éducation qui dépasse le cadre rigide de l’intellectuel et du cognitif pour déboucher vers une éducation affective et sociale : "Comment arriverait-on à favoriser le processus d’autonomisation en limitant ses ambitions aux compétences requises par la seule acquisition des connaissances?", se demande le chercheur à la fin de son livre 6/.

La voilà donc encore une fois interpelée, cette école dont on attend qu’elle s’active à la "culture de la paix". Tous les efforts consentis dans ce sens n’ont cependant pas empêché la violence de se développer autour et de donner des signes avant-coureur de l’émergence d’une "contre-culture" de la violence fortement propagée par l’industrie de l’image et consommée parfois jusqu’à la boulimie par les jeunes. Dans ce sens, on ne peut que partager la question que pose Frydman. Si l’école est compétente pour transmettre des savoirs, elle a intérêt à l’être tout autant au plan de la connaissance approfondie de cet univers audio-visuel devenu incontournable. Cette tâche aussi souhaitable qu’exigeante n’est cependant pas suffisante. Parallèlement, des actions collectives doivent être menées afin que des réglementations appropriées contraignent les fabriquants à abandonner l’exploitation de la violence dans ce domaine. Utopique ? Pas tant que cela. Déjà, les jeux où l’on cogne sur tout ce qui bouge sur fond de scénarios affligeants sont dans le collimateur des associations familiales américaines et britanniques, nous apprend Ingrid Carlender 7/. A l’école de faire sa part.

1/ Le Monde, 9 novembre 1993, p.2.

2/ op.cit.

3/ La drogue des jeux vidéos. Le Monde diplomatique, novembre 1993

pp. 16-17.

4/ op.cit.

5/ Publié en Belgique aux éditions EMPC/EMIS, 1992 (?).

6/ p.119.

7/ op.cit.

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