
Ces vieux démons de la violence qui percent lécran
Par Jean Hénaire
Lu récemment dans Le Monde le compte-rendu de lentretien du journaliste Jean-Marie Colombani avec Federico Mayor, Directeur général de lUNESCO 1/. Ce dernier dit notamment et je cite: "Jai en effet limpression que nous sommes à laube dune nouvelle Renaissance, plus vaste et plus profonde que celle connue par lEurope aux quinzième et seizième siècles. Cest en effet à mes yeux un changement historique qui devient possible: nous passons dune culture de guerre à une culture de paix" 2/. Vision politique ou analyse géo-politique? Espérons en tout cas que cet homme ne se trompe pas. Mais je me demande tout de même si, à un autre niveau, nous ne sommes pas en train de passer dune "culture de la guerre" à une "culture de la violence", et que cette "mutation historique" menace la paix tant souhaitée cette fois-ci non pas par les armes, mais par lécran. Cest du moins ce que laissent suggérer plusieurs études consacrées à linfluence exercée par limage violente sur le comportement des jeunes en particulier.
Mettons tout de suite de côté le bilan positif de la "civilisation de limage". Plusieurs de ses aspects constituent de réels avantages au plan notamment de la communication à léchelle mondiale. Ne jetons donc pas le bébé avec leau du bain. Parlons, par ailleurs, dun des effets pervers - ou dune des intentions perverses ? - de cette "civilisation" qui conduit des millions de jeunes consommateurs du monde entier vers la simulation et lintériorisation de la violence par images interposées bien emballées.
Comment résister à la troublante fascination des loisirs électroniques, se demande Ingrid Carlander, dans un dossier récent du Monde diplomatique consacré à "La drogue des jeux vidéos"? 3/. Un marché estimé, selon lauteur, à 100 milliards de dollars et qui fait entrer dans tous les salons des jeux pas toujours pacifiques. Et de rappeler les propos dun spécialiste californien de lindustrie de la vidéo au sujet du message du Mario de Nintendo: "Descends ton adversaire, sinon cest lui qui te fera la peau! Tu es seul au monde, ne compte que sur toi". Et ce nest pas fini. Diablement populaires, ces jeux! Et pas tout à fait dans lesprit dune "culture de la paix". Inquiétant? Disons que si tous les jeux vidéos ne sombrent pas dans le simplisme de la brutalité, quil sen trouvent qui font appel à limagination, ce médium au raffinement sans fin sert aussi de véhicule à la haine de lautre tels ces jeux néo-nazis "que les jeunes se passent sous le manteau en Autriche et en Allemagne" 4/.
Par ailleurs, des études portant entre autres sur lencadrement des jeunes, avant, pendant et après le visionnement démissions télévisées ou filmées montrent quun accompagnement éducatif réduit les manifestations dagressivité gestuelle et verbale. Cest du moins une des conclusions que lon peut tirer de louvrage de Marcel Frydman intitulé Télévision et violence 5/. Lauteur et son équipe ont effectué en Belgique, entre 1980 et 1992, plusieurs études et expérimentations dans le secteur de la violence filmée et de léducation des médias. Lauteur a pu observer que des programmes de préventions basées notamment sur des échanges avec les jeunes constituaient une stratégie efficace de lutte aux tensions émotionnelles produites par le visionnement dune émission violente. Frydman ajoute que ces échanges savéraient insuffisants sils nétaient inscrits dans un programme cohérent déducation cinématographique dont il plaide pour son intégration dans le cursus scolaire. Associant autonomisation et contrôle affectif de soi, ce professeur à lUniversité de Mons-Hainaut en appelle à la prise en compte par le système scolaire dune éducation qui dépasse le cadre rigide de lintellectuel et du cognitif pour déboucher vers une éducation affective et sociale : "Comment arriverait-on à favoriser le processus dautonomisation en limitant ses ambitions aux compétences requises par la seule acquisition des connaissances?", se demande le chercheur à la fin de son livre 6/.
La voilà donc encore une fois interpelée, cette école dont on attend quelle sactive à la "culture de la paix". Tous les efforts consentis dans ce sens nont cependant pas empêché la violence de se développer autour et de donner des signes avant-coureur de lémergence dune "contre-culture" de la violence fortement propagée par lindustrie de limage et consommée parfois jusquà la boulimie par les jeunes. Dans ce sens, on ne peut que partager la question que pose Frydman. Si lécole est compétente pour transmettre des savoirs, elle a intérêt à lêtre tout autant au plan de la connaissance approfondie de cet univers audio-visuel devenu incontournable. Cette tâche aussi souhaitable quexigeante nest cependant pas suffisante. Parallèlement, des actions collectives doivent être menées afin que des réglementations appropriées contraignent les fabriquants à abandonner lexploitation de la violence dans ce domaine. Utopique ? Pas tant que cela. Déjà, les jeux où lon cogne sur tout ce qui bouge sur fond de scénarios affligeants sont dans le collimateur des associations familiales américaines et britanniques, nous apprend Ingrid Carlender 7/. A lécole de faire sa part.
1/ Le Monde, 9 novembre 1993, p.2.
2/ op.cit.
3/ La drogue des jeux vidéos. Le Monde diplomatique, novembre 1993
pp. 16-17.
4/ op.cit.
5/ Publié en Belgique aux éditions EMPC/EMIS, 1992 (?).
6/ p.119.
7/ op.cit.