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Bulletin École et paix Juin 1993

ÉDITORIAL : DE L'ÉDUCATION À LA DÉMOCRATIE

par Jean HÉNAIRE, Vice-président de l’ÉIP

En mars de cette année, l'UNESCO tenait à Montréal une Conférence internationale sur l'éducation aux droits de l'homme et à la démocratie. À l'occasion d'une consultation tenue en mai dernier sur la préparation de cette conférence et à laquelle l'ÉIP participa, il fut notamment souligné l'importance de prendre en compte des changements importants survenus dans le monde et en particulier du "puissant élan vers la démocratie, depuis le Congrès international sur l'enseignement, l'information et la documentation en matière de droits de l'homme (Malte, 1987)"(1). Dans le programme annoté de la conférence - dont L'ÉIP avait reçu copie - les autorités responsables soulignent "que la priorité sera accordée aux méthodes éducatives, aux approches pédagogiques et aux matériels didactiques"(2). L'ÉIP ne peut que souscrire à l'importance d'approfondir la réflexion dans ce domaine surtout si l'on admet que les contenus à transmettre et les pédagogies utilisées sont au cœur de tout processus éducatif.

Une formation à parfaire

Beaucoup de travail reste à faire au plan des contenus d'enseignement. Règle générale, l'introduction assez récente dans des matières scolaires de notions telles que les droits de l'homme et, plus rarement, de la démocratie ne se fait pas toujours avec harmonie. Il serait plus juste de parler de juxtaposition de contenus sans fil conducteur. Il faudra également poursuivre la recherche afin d'adapter cet enseignement aux processus mentaux des élèves. Que signifie en effet le mot "démocratie" dans l'esprit d'un élève de douze ans? Quelle est l'utilité de cet enseignement si son unique point d'ancrage se résume à en parler formellement en classe entre une leçon de biologie et de français? Cette interrogation nous amène forcément à revisiter nos approches et nos méthodes pédagogiques. Cette question renvoie à la formation des maîtres.

À ce jour, on peut compter sur les doigts de la main les facultés des sciences de l'éducation qui incluent dans leurs programmes de formation initiale des cours obligatoires en éducation aux droits de l'homme et à la démocratie. Un certain rattrapage est assuré cependant par certaines formations continues. Mais, à ce niveau, la qualité des cours offerts est inégale d'une session à l'autre et l'évaluation de la maîtrise des connaissances transmises est quasi inexistante. Une formation appropriée dans ce domaine est pourtant souhaitée par un nombre grandissant d'éducateurs et il est à espérer que les travaux entrepris par l'UNESCO à ce sujet inciteront les autorités concernées à emboîter le pas. Cette éducation aux droits de l'homme et à la démocratie est sans contredit un excellent tremplin pour stimuler la recherche interdisciplinaire et, partant, inviter les enseignants à rompre leur isolement entretenu par le cloisonnement disciplinaire.

Une lutte contre les exclusions

Une meilleure formation à l'éducation aux droits de l'homme et à la démocratie paraît s'imposer comme de soi. Mais si, à l'évidence, elle est une condition indispensable à une action éclairée, elle n'est pas pour autant une garantie absolue de celle-ci. Le fait de maîtriser des savoirs et des approches ne crée pas automatiquement l'esprit démocratique. Il ne suffit pas de savoir pourquoi, par exemple, nos sociétés génèrent structurellement l'exclusion et la marginalisation; encore faut-il imaginer des solutions concrètes à ce mal-être en prenant le soin d'y assurer les premiers intéressés: les exclus eux-mêmes. À défaut, on peut discuter longtemps à l'ombre du confort tranquille des "savoirs acquis". Il n'y a pas de démocratie sans conscientisation. Combien de fois cela a-t-il été dit! Il s'agit là, certes, d'un processus qui exige autant de courage que de ténacité. Convenons-en. Mais n'est-ce pas là un espace de liberté de pensée propre à favoriser la culture de l'engagement et de la solidarité? Sortir des sentiers des compétences livresques n'est pas le moindre des défis éducatifs; mais quelle autre voie suivre pour valoriser le rôle de l'individu-citoyen?

Ce consentement démocratique est le produit d'une dynamique complexe qui se développe à l'aube de l'égalité en droits pour tous. Aujourd'hui, l'esprit de concurrence internationale a tendance à subordonner nos modes de vie à une logique de compétition. Les indicateurs de performance, s'ils sont devenus indispensables pour planifier, pour "voir venir", laissent par ailleurs impuissants les analystes devant la montée des inégalités que ces indicateurs se contentent de souligner. Ce fait troublant rappelle qu'un système qui fabrique un nombre grandissant d'exclus n'a pas la santé démocratique qu'il lui faudrait pour prétendre s'illustrer comme modèle d'exemplarité.

Dans cette perspective, une analyse globale et comparative semble s'imposer aux éducateurs pour évaluer avec rigueur l'"état démocratique" dans le monde et réfléchir avec leurs élèves, à l'aide d'approches pédagogiques adaptées, aux conditions propres à le promouvoir ici et ailleurs. Un débat essentiel pour éviter, comme l'écrit Alain Touraine, "de s'enfermer orgueilleusement dans le monde des libertés sans se demander si ces libertés ne supposent pas autour beaucoup de servitudes, comme l'élégance des classes supérieures dissimule la brutalité des conditions de vie des masses déshéritées"(3).

Un projet politique partagé

Le fait d'inclure des contenus d'enseignement propres à favoriser une éducation à la démocratie ne pose pas de difficultés insurmontables en soi. Plusieurs États ont déjà inscrit à l'ordre du jour des apprentissages scolaires des questions relatives aux droits de la personne, à l'environnement et au développement, par exemple. On se saurait cependant confier exclusivement aux établissement d'enseignement le soin d'assurer une telle éducation qui commande une vision politique partagée autour d'un projet de société. Ainsi, plusieurs autres secteurs d'activité de celle-ci sont en effet directement concernés par cette éducation; comme le souligne l'UNESCO, "l'éducation non formelle est au moins aussi importante que l'éducation formelle, notamment la formation spécialisée pour les catégories professionnelles telles que la police, l'armée, les magistrats, les avocats, etc."(4). L'esprit démocratique est un bien trop précieux pour le laisser se nourrir d'exclusives.

Les quelque trois cents spécialistes attendus lors de la Conférence de Montréal n'ont eu que quelques jours d'échanges pour tenter d'en arriver à un minimum de lecture commune concernant les grands enjeux relatifs à l'éducation à la démocratie et aux droits de l'homme.

La nécessaire volonté politique

Un plan mondial d'éducation aux droits de l'homme et à la démocratie fut adopté au terme de la Conférence et qui vise, globalement, à étendre une telle éducation à l'échelle mondiale. Seul l'avenir dira quel accueil les États réserveront concrètement à ce projet. Si, vu d'un certain angle, des progrès ont été enregistrés à ce chapitre, il reste que de nombreuses ombres persistent au tableau. Une des conditions essentielles d'application réelle de ce plan d'action réside en l'instauration d'une paix durable dans le monde. On ne peut envisager celle-ci tant que le recours aux armes restera un peu partout la solution privilégiée des conflits.

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(1) UNESCO. Consultation informelle sur la préparation de la Conférence internationale sur l'éducation aux droits de l'homme et à la démocratie, Paris, 21-22 mai 1992, p. 1.

(2) UNESCO. Programme annoté, SHS-93/ CONF. 402/1, Paris, 30 novembre 1993, p. 2.

(3) In: Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992, p. 400.

(4) UNESCO. Programme annoté, op. cit.

 

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