ÉTUDES DE CAS


L’Observatoire Jeunes et Société ou le rêve de se donner
un instrument d’observation et de communication

Par Madeleine Gauthier
INRS-Culture et Société, Université du Québec


Introduction

1. L’observatoire comme type particulier d’infrastructure de recherche

2. Les caractéristiques de l’observatoire et l’application à notre expérience

3. Le fonctionnement et le financement

Coclusion



INTRODUCTION

L’Observatoire Jeunes et Société est l’aboutissement du rêve de quelques chercheurs. Non parce que nous n’appartenions pas déjà à des équipes de recherche ou à des réseaux internationaux, mais parce que nous considérions que notre approche de la jeunesse ne trouvait pas à s’exprimer dans les cadres habituels de la recherche où nous exercions notre métier. Nous étions en effet préoccupés de nous donner un portrait de la jeunesse qui irait au-delà des visions parcellaires qu’on présente des jeunes de manière générale. Les projets de recherche s’orientent habituellement autour d’une question ou d’une problématique, parfois même très pointue : la réussite scolaire, la pauvreté des enfants, l’insertion professionnelle, le suicide, la délinquance, bref autant de domaines qui ne donnent pas cette vision que nous recherchions, mais une vision partielle des jeunes ou celle d’un sous-groupe de jeunes.

Nous nous intéressions, de plus, à une période du cycle de vie sur laquelle il ne se faisait pas beaucoup de recherche : l’âge de l’entrée dans la vie adulte. ge difficile à définir – l’âge est une construction sociale, on le sait 1 -- en particulier parce qu’il n’est plus marqué par des rituels, d’où on ne sait plus trop bien quand il commence et quand il finit. Ce qu’on sait (1), c’est que cet âge s’est transformé au cours des dernières décennies au point de se demander si la vie adulte constitue aujourd’hui un idéal à atteindre tant ce qui semblait le caractériser ou bien commence de plus en plus tôt dans la vie des adolescents occidentaux ou de plus en plus tard. Un motif de plus pour recentrer nos observations sur ce groupe aux contours imprécis.

D’autres personnes, souvent extérieures à la recherche, nous exprimaient ce même besoin de mieux connaître cet âge de la vie. Des demandes nombreuses nous venaient des ministères, des enseignants, des responsables de l’éducation, des associations de jeunes, des publicitaires et des médias d’information, ces derniers toujours à l’affût de l’explication du comportement qu’ils venaient de découvrir.

C’est ce désir d’avoir une vision plus large de ce qui se passe entre la fin de l’adolescence et la réalisation de l’autonomie de la vie adulte et de partager avec d’autres les éléments disparates de connaissances que nous avions qui a été à l’origine de ce lieu de rassemblement. Nous avons réfléchi à la formule que nous allions adopter pour réaliser ce rêve. Nous ne savions pas, cependant, tout ce qui nous attendait lorsque nous avons choisi de créer un observatoire, les difficultés continuant d’être nombreuses. C’est donc de la reconnaissance "d’un manque" du côté des connaissances et d’une forte demande d’informations sur les jeunes qu’a surgi l’idée de ce regroupement de chercheurs.

1. L’observatoire comme type particulier d’infrastructure de recherche

Pourquoi avoir choisi un observatoire comme infrastructure de recherche plutôt qu’un autre type de rassemblement? Nous avions déjà en mains une quantité énorme de données que nous devions exploiter dans la rédaction d’un volume sur les jeunes Québécois au XXe siècle : des fichiers statistiques, des références bibliographiques, des documents photocopiés et classés par thème sur tout le vingtième siècle, mais aussi sur d’autres pays, la dimension internationale nous intéressant particulièrement.

Nous avions, comme comité scientifique, des expertises différentes : insertion professionnelle, éducation, emploi, insertion résidentielle, formation de la famille, participation sociale, migration, vie régionale, etc. Bien que sociologues pour plusieurs, nous appartenions à des départements disciplinaires différents : sciences de l’éducation, sciences de l’activité physique et du loisir, service social, études urbaines ou culturelles.

Que faire de cette masse d’informations et de ces expertises? Nous avons d’abord procédé par élimination. Nous appartenions déjà à des équipes de recherche à partir de nos intérêts particuliers, des équipes subventionnées, comportant les activités de recherche et de diffusion habituelles. Il était donc exclus de former une autre équipe de ce genre. Il était exclus aussi de former une chaire parce qu’une chaire est habituellement dédiée : par exemple, chez-nous, la chaire Fernand-Dumont sur la culture, la chaire Desjardins sur les petites collectivités, etc. Quelques-uns parmi nous appartenions déjà à un centre de recherche et ce n’est pas de toutes façons ce que nous visions. Nous aurions pu former un laboratoire de recherche, mais l’idée de vigie n’y était pas bien que la dimension "expérimentation" ne nous déplaisait pas.

Nous pensions que l’idée d’observatoire convenait mieux aux objectifs que nous visions : recueillir le plus de données sur cette période du cycle de vie que nous avions privilégiée, compléter ces connaissances par nos propres travaux de recherche et établir des liens d’un type particulier avec les personnes ou les organismes intéressés à utiliser ces connaissances à leurs fins propres (sur la notion d’observatoire, voir le numéro 27 de la revue Informations sociales ) (2).

2. Les caractéristiques de l’observatoire et l’application à notre expérience
La vision de ce qu’est un observatoire s’est construite progressivement à travers une expérience. Nous n’avons pas voulu, au départ, avoir une conception trop rigide de ce qu’il fallait faire. Nous tenions à un seul principe : nous ne voulions pas, comme comité scientifique, nous transformer en conseil d’administration qui dicte à une équipe de professionnels ce qu’il faut faire. Nous avons plutôt choisi de mettre nous-mêmes les mains à la pâte et d’intégrer au comité scientifique les professionnels et les étudiants qui travaillent avec nous. Voici comment, jusqu’à maintenant, nous avons essayé de concrétiser ce qui nous semblait caractériser un observatoire.

2.1 Importance de la fonction de vigie et recherche de cohérence
Un des caractères spécifiques de l’observatoire, c’est sa fonction de vigie, c’est-à-dire une veille documentaire sur les activités de recherche, les actualités, les documents en provenance des gouvernements et autres institutions intéressées par la question privilégiée dans notre cas, celle des jeunes. Cette veille documentaire peut avoir beaucoup d’extension, jusqu’à vouloir embrasser tous les jeunes du monde pour ce qui est de l’espace. Cela peut s’appliquer aussi au temps puisque le meilleur des observatoires serait celui qui remonterait, dans la cueillette d’informations, jusqu’aux limites de l’histoire. On comprendra qu’il ne s’agit pas de ramasser pour ramasser, mais de suivre l’actualité scientifique et médiatique pour mieux connaître le sujet de l’observation. Il faut donc délimiter les contours de l’observation et développer une méthode d’appropriation des informations recueillies de façon à ce qu’elles puissent être utilisées par les chercheurs, mais aussi, puisqu’il s’agit d’un observatoire, par diverses catégories d’utilisateurs. La recherche de cohérence constitue certainement un des objectifs fondamentaux de la recherche en observatoire : dans cet amoncellement de données qu’on peut avoir sur un sujet, des procédures et une orientation doivent s’imposer à partir d’une vision partagée de ce qu’on cherche et de la manière de le faire.

La recherche de cohérence a sans doute été une des belles aventures intellectuelles qui nous aient été données de vivre. Il faut s’imaginer comment cela peut se produire lorsqu’on met huit ou dix chercheurs ensemble – avec des individualités de chercheurs! – devant un amoncellement de données auxquelles ils doivent donner du sens. Cela ne va pas de soi et met un certain temps à se produire. Dans notre cas, cela a d’abord signifié de nous entendre sur l’orientation générale que nous voulions donner à nos recherches sur les jeunes.

Présenter un portrait d’ensemble des jeunes au seuil de la vie adulte nous a conduits à nous démarquer de nombreux travaux orientés autour de l’étude des "problèmes des jeunes", problèmes définis à partir des normes sociales et institutionnelles. Nous ne refusons pas d’emblée de nous intéresser aux "problèmes" des jeunes, mais nous avons plutôt choisi de nous concentrer sur " les problèmes que rencontrent les jeunes " en les situant dans le contexte social et historique dans lequel ils les vivent. D’où l’ajout du mot " Société " dans l’appellation de notre observatoire. Mais, plus encore, nous avons un faible pour la cueillette d’explication à partir du point de vue des jeunes eux-mêmes. Cette orientation est en train de devenir notre marque.

Nous ne disposons pas, comme dans de nombreux autres pays, de banques de données intégrées construites à partir d'études longitudinales de cohortes de jeunes sur leurs cheminements de formation, leur insertion professionnelle, leurs modes de vie et leur participation à la vie civique, mais nous avons comme objectif d’y arriver dans un avenir qui ne serait pas trop lointain. Faute d’avoir les moyens d’effectuer l’étude longitudinale dont nous rêvons, nous sommes à mettre en place un certain nombre de projets de plus courte durée mais qui pourraient fort bien être poursuivis et constituer les premiers jalons de ce type d’études. Nous essayons de poser des pierres, une à une, qui deviendront peut-être la base d’un édifice. Une de ces pierres, c’est la question du rapport des jeunes au travail, ce seul titre marquant notre orientation de base : plutôt que d’étudier le décrochage scolaire, -- ce qui les ramène au passé -- nous préférons voir comment les jeunes se projettent dans l’avenir, évaluent la condition qui a été la leur au sortir de l’école, les difficultés qu’ils ont rencontrées et les moyens qu’ils se sont donnés pour réussir leur insertion professionnelle, mais aussi sociale.

Un autre exemple de cette manière de faire : des administrateurs locaux ont ameuté l’opinion publique il y a quelques années à propos de la question de l’exode des jeunes des milieux ruraux et des régions périphériques vers les grands centres urbains. Nous avons pris le parti de rencontrer des jeunes qui étaient partis des régions et d’autres qui y étaient restés. À partir de là, il a été possible de changer la perspective puisque nous nous sommes rendu compte que les motifs exclusivement économiques que les administrateurs attribuaient aux jeunes pour expliquer leur départ ne valaient pas. Il fallait déconstruire la notion d’exode et parler de migrations dictées par le désir de parfaire des études, de vivre des expériences de vie qu’on ne trouve pas à proximité et de la possibilité d’un retour dans la région d’origine.

Nous pensons avoir ainsi trouvé notre créneau, celui qui donne cohérence à nos travaux et à nos compilations. Nous ne sommes pas qu’une fédération de chercheurs sur les jeunes, mais des chercheurs qui sont en train de se donner une vision commune de la manière d’observer les jeunes et de comprendre leurs comportements.

2.2 Un fort intérêt pour la statistique

Quand on pense observatoire, on pense habituellement à un type particulier de données, les statistiques. Nous sommes en ce moment inondés de données statistiques. Nos gouvernements, pour des raisons d’efficacité administrative, ont mis en place tout un appareillage qui nous permet parfois de connaître des choses qui nous étonnent. Les instituts gouvernementaux de la statistique, même si certains ont la réputation d’être plus développés que d’autres à cause d’une tradition historique qui remonte loin dans le siècle et même au siècle passé, rivalisent de sophistication dans la manière de recueillir l’information sur les populations, les institutions, ce qu’elles font et ce qu’elles possèdent. Le principal obstacle, pour les observatoires, c’est souvent le coût des abonnements ou des fichiers ou, encore, la possibilité d’accéder à des fichiers qui pourraient comporter des données nominales.

Face à l’abondance des statistiques, le problème que nous avions au moment de créer l’observatoire était triple : a) ces données correspondaient-elles à ce que nous aurions souhaité dans notre quête d’informations sur les jeunes adultes, b) comment allions-nous accueillir et conserver toutes ces données et c) comment allions-nous les utiliser? L’abondance des statistiques, les organisations internationales en savent quelque choses, n’est pas toujours synonyme de contrôle des techniques d’enquête et d’analyse. C’est ce qui rend la comparaison internationale si difficile.

Pour donner quelques exemples des difficultés rencontrées dans la constitution d’un corpus d’information, il faut d’abord parler des catégorisations utilisées par les agences de cueillette. Jusqu’aux années récentes, le découpage des catégories d’âge (15-24 et 25-34 ans) utilisées par Statistique Canada, notre agence gouvernementale de statistiques au Canada, ne correspondait pas à la nouvelle réalité des jeunes. Il se passe tant de choses entre 15 et 24 ans, 25 et 34 ans que l’agrégation des données sous ces catégories ne pouvait aboutir qu’à de fausses moyennes. C’est en développant des liens avec l’agence gouvernementale fédérale et aussi celle provinciale qu’il a été possible d’exprimer certains souhaits quant à la manière de recueillir l’information, quant aux questions à traiter dans certaines enquêtes qui nous intéressaient plus particulièrement – l’enquête sociale générale, par exemple – et quant aux catégories sociales à établir préalablement à la formation de l’échantillon (groupes d’âge, état matrimonial, degré de scolarité, etc.).

L’emmagasinage des données pose moins de problèmes depuis que nous disposons de l’informatique : ordinateurs, serveurs, cd-Roms, etc. Mais encore là, ces appareils sont coûteux et ce n’est que tout récemment que les organismes subventionnaires ont reconnu que l’ordinateur était devenu aussi indispensable pour les sciences humaines et sociales que le laboratoire en sciences de la nature. Le problème de la classification demeure aussi très important si on veut raffiner les rubriques afin de pouvoir repérer plus rapidement ce qu’on cherche.

Enfin, l’utilisation des statistiques constitue un épineux problème de recherche. Quand on ne connaît ni la manière dont ont été recueillies les données, ni celle de les analyser, comment les utiliser à bon escient? Ce problème ne se pose pas lorsqu’il s’agit des données recueillies par Statistique Canada qui possède une équipe d’experts chevronnés qui n’hésitent pas à exposer minutieusement leur méthodologie, mais tel n’est pas le cas lorsque les données émanent d’une maison de sondage où d’autres sources qui ne prennent pas le temps d’exposer leur méthodologie.

2.3 Une programmation de recherche

La plupart des observatoires développent aussi leur propre programme de recherche. Les données recueillies par d’autres ne répondent pas toujours aux attentes. Si la documentation et la compilation de statistiques constituent un environnement idéal pour formuler des questions de recherche ou nourrir des problématiques particulières, l’observatoire constitue le lieu tout désigné pour le faire. Mais la programmation ne s’impose pas d’elle-même. Tant d’éléments jouent dans l’élaboration d’un programme : les lacunes dans les connaissances, les intérêts des chercheurs qui composent le comité scientifique, les demandes des organismes gouvernementaux et autres utilisateurs. La grande variété des types d’études devrait caractériser l’observatoire : études longitudinales pour comprendre les cheminements de formation, les trajectoires professionnelles et les modes de vie des jeunes, études des tendances pour saisir la profondeur des changements, études sur des problèmes spécifiques en relation avec des missions ministérielles, études d’appoint en réponse à des questions ponctuelles, suivi des écrits sur les jeunes et les activités des jeunes eux-mêmes, comparaisons internationales, etc.

La programmation de recherche d’un observatoire doit privilégier une grande variété d’études et d’approches. Les études longitudinales devraient devenir l’épine dorsale des travaux entrepris par un observatoire. Par contre, nous ne pensons pas qu’il faille nous limiter aux études statistiques qui ont comme objectif de montrer des régularités et qui sont indispensables pour les administrateurs qui veulent connaître l’ampleur des projets qu’ils envisagent. Le sens que donnent les acteurs de leur comportement ne se découvre bien que par des études de nature qualitative. Une équipe scientifique bien équilibrée doit utiliser les deux approches. Lorsque cela n’est pas possible, faute de moyens, la recherche d’association avec les agences statistiques s’avère indispensable.

Les travaux plus ponctuels devraient aussi faire partie d’une programmation serrée mais ouverte. Nous sommes à construire cette programmation qui ne se fait qu’après de nombreux échanges tant sur les objets des recherches que sur l’angle d’approche. Notre programmation s’étend actuellement à quatre axes définis à partir de la vision que nous avons des besoins de connaissance et des lacunes de la recherche : l’insertion professionnelle et le rapport au travail, la migration et le rapport aux régions et au milieu rural; la participation sociale et civique; la culture, ce qui inclut les modes de vie et les valeurs.

2.4 Un centre de transfert

L’observatoire ne recueille pas les données et n’effectue pas des recherches sans des raisons particulières de le faire. Si les recherches longitudinales ou les analyses de tendances mettent un certain temps à se réaliser, il doit cependant y avoir une dimension immédiatement fonctionnelle à l’observatoire : les données disponibles doivent être rapidement utilisables afin de réaliser leur fonction d’éclairage des décisions et de l’intervention. Les observatoires sont des centres de transfert. Ils sont là pour fournir des informations soit aux milieux qui ont présidé à leur fondation, soit à un milieu plus large dans le cas des observatoires universitaires. D’où la singularité des observatoires. Leur dimension fonctionnelle fait en sorte qu’il y a souvent peu de ressemblances d’un observatoire à l’autre même s’ils se trouvent dans le même créneau. Je pense en particulier aux observatoires sur les jeunes où, par exemple, la définition qu’on donne de la jeunesse peut faire toute la différence. Dans certains pays, le terme de jeunesse s’applique tout autant à l’enfance et à l’adolescence qu’à cette étape intermédiaire entre l’adolescence et la vie adulte que nous avons choisie.

Le service à la collectivité implique que les chercheurs et leurs partenaires se préoccupent de savoir comment peuvent s’appliquer leurs résultats à diverses situations. Lorsqu’il y a un partenariat actif dans le cadre d’un projet, cela se fait tout naturellement sans qu’il soit nécessaire de faire appel à des spécialistes de la communication ou de la mise en pratique de certaines données. Mais le souci de l’application doit être constant. À qui et comment nos résultats de recherche peuvent-ils être utiles? Le travail en partenariat permet de conserver cette optique d’application de la recherche. On ne peut demander aux chercheurs d’avoir toutes les aptitudes, mais les professionnels du gouvernement, les intervenants des milieux de l’éducation et les travailleurs sociaux tout comme les spécialistes des communications ont développé le type de sensibilité qui leur permet de voir en quoi tels résultats de recherche peuvent éclairer leur action.

Les moyens électroniques facilitent le transfert des connaissances. Il n’est plus possible maintenant de ne pas faire un usage abondant de ces moyens à notre disposition. Cela nécessite certes la présence de nouvelles compétences au sein des équipes de recherche. Mais il y a abondance de jeunes diplômés qui ne rêvent qu’à être utiles dans ces domaines de la communication. Parce qu’il s’agit bien de communication. Nous pensons qu’un observatoire, par sa définition même, doit être ce lieu de circulation des connaissances et des questionnements sur le sujet qui nous intéresse. Et cela, non seulement dans le milieu universitaire mais dans tous les milieux susceptibles de profiter de cette information pour éclairer l’action ou l’intervention. La responsabilité sociale d’un observatoire ressort clairement de cette fonction. D’où la nécessité de multiplier les moyens de diffusion et d’adapter le langage à divers publics.

Pour ne donner qu’un exemple : nous venons de vivre un Sommet du Québec et de la jeunesse. En tant que membres du comité scientifique de l’Observatoire conscients de nos devoirs civiques, nous avons entrepris différentes démarches d’information à partir des connaissances qu’ils possédaient sur les jeunes dans le cadre des limites de temps dont nous disposions à ce moment-là. La variété des moyens utilisés a donné une grande visibilité aux travaux de l’Observatoire : préparation d’un document composé de plusieurs courts articles sur une variété de sujets peu souvent abordés; représentation auprès des chantiers préparatoires au Sommet; publication d’articles à un rythme cadencé (tous les lundis) dans le seul quotidien national de langue française, Le Devoir; insertion de ces documents sur le site web; expédition à tous les participants au Sommet. Ces courts articles furent si appréciés que demande nous fut faite de les publier en volume (3). Sans compter le bulletin que nous voulons faire paraître trois fois par année et dont un numéro a été expédié au printemps à tous nos partenaires et collaborateurs scientifiques (4).

2.5 L’interaction entre chercheurs et utilisateurs

La singularité des observatoires tient aussi au fait qu’ils sont souvent dotés d’une structure qui regroupe à la fois les chercheurs et les éventuels utilisateurs des données recueillies. Cette communauté d’intérêt fonctionne sur le mode de l’interaction entre l’expression d’attentes et l’élaboration de problématiques de recherche. L’avantage réside dans la circulation de la demande et des produits de la recherche. Cela n’est pas sans comporter quelques écueils, cependant, dont celui de subordonner les méthodes de recherche à des impératifs d’action sans se ménager le recul nécessaire à une démarche fiable et respectueuse des règles de la déontologie et de l’éthique.

La mise en place de structures d’interaction pour assurer la circulation de la demande de la part d’éventuels utilisateurs et la diffusion des résultats de recherche et des données recueillies par le moyen de la vigie se trouve facilitée par le climat d’échanges. Il fut un temps où les chercheurs craignaient les intervenants et les professionnels des ministères comme s’ils allaient entacher la recherche de préoccupations qui n’en étaient pas dignes. Par ailleurs, les chercheurs étaient perçus comme dans une tour d’ivoire d’où ils n’osaient pas redescendre. Divers projets ont favorisé le rapprochement des uns et des autres, mais, entre autres, la nécessité d’assurer, par de nouveaux moyens, le financement de la recherche. Comme le mécénat généreux, gratuit et anonyme n’existe plus guère, il a fallu commencer à se parler et c’est dans l’enthousiasme que l’interaction se produit aujourd’hui. L’Observatoire sur les sciences et la technologie qui appartient au même institut de recherche que nous est un bon exemple de cette manière de travailler en partenariat. L’observatoire est financé en grande partie par une formule d’abonnements (5) et les abonnés sont les premiers informés des résultats de recherche et ont l’occasion de participer à des forums ou à des colloques où ils jouent une part active dans l’expression de leurs attentes. Ces partenariats se trouvent, pour plusieurs, dans les gouvernements, mais aussi dans diverses entreprises intéressées par les questions qui concernent l’observatoire.

En résumé, on pourrait dire que ce qui spécifie un observatoire, c’est une recherche de cohérence dans l’amoncellement des informations recueillies au moyen d’une vigie; un recours fréquent et abondant à la statistique; une programmation de recherche qui privilégie une grande variété d’études; des résultats immédiatement utilisables qui en font des centres de transfert; la circulation de la demande et des produits par la mise en place de structures d’interaction entre les chercheurs et les utilisateurs.

Voilà brièvement exposé là où nous en sommes dans la réalisation de cette idée de mise en place d’un observatoire. Beaucoup de questions nous interpellent. Nous faisons quotidiennement face à des défis de l’ordre de la conceptualisation, de l’adéquation des instruments de recherche, de la manière de diffuser les résultats et de leur éventuelle application. Mais une des grandes difficultés demeure le financement dont il faut maintenant parler.

3. Le fonctionnement et le financement

Le financement d’un observatoire ne va pas de soi. Nulle part n’y a-t-il dans les organismes subventionnaires, tant fédéraux que provinciaux, des programmes pour financer l’infrastructure d’un observatoire. Pour fonctionner, il faut plus que le bénévolat des chercheurs participants.

3.1 Une main d’œuvre indispensable

Nous ne pensons pas, par exemple, qu’un observatoire puisse fonctionner adéquatement sans l’aide d’un professionnel entièrement dévoué au travail de veille. Cette tâche exige des compétences particulières à commencer par une connaissance assez vaste des jeunes pour avoir développé une sensibilité à tout ce qui les concerne. Ce professionnel doit connaître les moyens contemporains de cueillette d’information : site web, revues de presse, etc. Il doit aussi connaître les méthodes de compilation ce qui exige aujourd’hui une maîtrise de l’informatique. Il doit aussi être capable d’appliquer les méthodes statistiques dans l’analyse des données. Bref, il faut plus qu’un technicien, mais une sorte d’ingénieur du social.

Un observatoire ne peut se passer d’un coordonnateur de la recherche, de secrétariat pour répondre aux nombreuses demandes, d’une équipe de chercheurs qui partagent leur temps entre leur faculté d’appartenance et les travaux de l’observatoire. Tout cela coûte cher et les sources habituelles de financement ne suffisent pas. D’où il faut trouver de nouveaux moyens ce qui ne facilite pas la tâche des chercheurs qui doivent continuer à faire des demandes de subvention, mais ne peuvent se satisfaire de ce moyen.

3.2 Un plan de développement

Nous avions, quant à nous, un plan de développement : constituer un fonds de dotation dont les intérêts permettraient l’embauche du personnel plus spécifiquement dédié à la vigie. Ce fonds est constitué d’une partie du fonds de recherche d’un ancien institut de recherche disparu et complété par une campagne publique de financement. Nous avons formé un comité conseil à cet effet composé de personnes ayant un intérêt pour les jeunes, mais avec un passé qui les situait au cœur d’un réseau de relations qui aurait pu drainer vers l’observatoire la manne dont nous avions besoin.

Jusqu’à maintenant, cette façon de faire n’a pas produit de résultats. D’une part, le mécénat a des objectifs ciblés et un programme de dons qui se met en place des années d’avance. D’autre part, ce mécénat attend quelque chose en retour. C’est la poule et l’œuf! Il faudrait, pour ce type d’initiative, un fond d’investissement comme on en trouve dans le secteur privé. La formule de l’abonnement nous apparaît intéressante et c’est celle que nous développerons probablement à l’avenir comme l’Observatoire des sciences et des technologies l’a fait. Cela reste à venir.

CONCLUSION

Si les contraintes quotidiennes nous font parfois oublier le rêve à l’origine du projet, nos jeunes collègues, professeurs et étudiants, continuent, eux, de nourrir des rêves. L’un d’eux est même en train de constituer une fédération d’observatoires sur les jeunes. Des réponses enthousiastes lui parviennent. D’autres montrent les difficultés liées à la langue de communication. Nous traduirons bientôt certains de nos documents en anglais d’abord, mais en espagnol bientôt. La comparaison internationale constitue un des principaux motifs d’adhésion et d’enthousiasme de ces jeunes qui ont connu très jeunes la chute des murs et l’abolition de certaines frontières. Notre obstination à nous, les aînés, tient en partie à notre propre désir de maintenir cette flamme chez nos jeunes collègues et à apporter notre contribution, si humble soit-elle, à la connaissance de cette période du cycle de vie remplie d’imprévus mais aussi de promesses.

NOTES

(1) Voir à ce propos : M. Gauthier, "L’âge des jeunes : "un fait social instable", Lien social et Politiques, Voir les jeunes autrement, no 43, printemps 2000 : 23-32.

(2) Observer le social. Informations sociales, no 27, 1993.

(3) M. Gauthier et al, éd., Être jeunes en l’an 2000, Sainte-Foy, PUL-IQRC, 2000.

(4) Observatoire Jeunes et Société, Bulletin d’information, vol. 1, no 1, février 2000.

(5) Observatoire des Sciences et des Technologies, L’Observateur, vol. 1, no 2; vol. 2, no 1.

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