ANALYSES

Réflexions sur l'utilisation des TIC dans le cadre de l'observatoire
Par Véronique Truchot



I. Introduction

Je commencerai en disant que je ne suis pas une spécialistes des TIC et que je n'ai reçu aucune formation dans ce domaine. Alors, vous direz-vous, pourquoi m'a-t-on demandé d'intervenir au volet "techniques liées au développement de la plate-forme et de l'observatoire"? C'est en fait parce que j'ai bâti le site de l'EIP et que par la suite, j'ai mis sur pied une session de formation sur l'utilisation des TIC au service des droits de l'homme à l'intention des responsables de sections nationales africaines de l'EIP. J'insiste sur l'expression "au service de" car, dans la perspective de l'EIP, les TIC sont bien un moyen et en aucun cas une fin en soi

Le premier point que j'aimerais soulever concerne le degré de sophistication de la technologie que nous voulons employer pour réaliser la plate-forme interactive. Je dirais que de mon point de vue, il faut distinguer deux dimensions. L'une concerne la production de contenus (collecte, analyse et traitement des données) la seconde est relative à la diffusion de ces contenus. Chacune de ces dimensions se réfère à une logique particulière: une logique scientifique pour la production de contenus et une logique de diffusion pour leur dissémination. Je traiterai au cours de ma présentation de ces deux logiques. Je commencerai par la logique de diffusion des contenus.

II. Logique de diffusion des contenus

Nous devons faire en sorte que les contenus proposés soient accessibles au plus grand nombre. Pour assurer cette accessibilité, nous devons tenir compte d'un certain nombre d'éléments. J'en mentionnerai ici quelques uns qui me paraissent revêtir une importance particulière, si j'en crois mon expérience et les données que j'ai pu recueillir.

    2.1 Les coûts

    Commençons par les coûts d'accès à Internet, dont on sait qu'ils varient selon les régions du monde. Quand on parle de coûts, on doit inclure ceux reliés à l'achat d'un ordinateur, au branchement d'une ligne téléphonique, auxquels s'ajoutent l'abonnement à un serveur et le temps d'occupation de la ligne téléphonique. Si on prend l'exemple de l'Afrique, le coût élevé des installations et les frais d'utilisation constituent un frein important à l'accès à Internet.

    Malgré tout, l'Internet s'est répandu rapidement dans toute l'Afrique au cours des dernières années : en 1994 (1) il n'y avait que deux pays d'Afrique parfaitement équipés : l'Afrique du Sud et l'Egypte; à la fin de 1996, 16 pays d'Afrique avaient accès à Internet (2), en 2000, tous les pays et territoires d'Afrique (54) ont désormais un accès direct à l'Internet (3).

    Cependant, l'accès reste limité "Pour la majorité des habitants son utilisation suppose encore un appel téléphonique d'un coût prohibitif, même si l'on dispose d'un ordinateur, d'une ligne téléphonique et du savoir-faire nécessaire." Ces conditions de base de l'accès à l'Internet n'étant que très rarement réunies, l'Afrique ne représente que 0,1 % de l'ensemble des internautes (4), alors que ce continent représente 9,7% de la population mondiale. alors que les Etats-Unis qui ne composent que 4,7 % de la population mondiale concentre 26,3 % des internautes (5).

    J'aimerais pour illustrer mon propos, vous lire un courriel reçu le 8 octobre 2000.

    «Merci pour ta lettre du 20 septembre. J'ai soigneusement étudié avec nos amis la possibilité pour l'EIP-"Quelque part en Afrique" d'avoir sa page web comme tu nous le proposes; merci infinement. Mais malheureusement nous n'avons pas encore d'ordinateur. Même pour consulter la boîte de mon courrier électronique je dois aller dans les services qui ont l'équipement nécessaire; ce n'est pas très pratique. J'en profite pour te prier de voir dans quelle mesure tu pourras nous aider à en acquérir un. Nous t'enverrons bientôt les documents en vue de la création de notre page web

    Cela dit, pour ceux qui y ont accès, voici quelques chiffres qui parlent d'eux-mêmes concernant les coûts annuel de 5 heures d'accès à Internet par mois (en dollars US).


    2.2 Vitesse des connexions

    Même si la vitesse des connexions aux "autoroutes de l'information" s'est notablement accrue, il reste que les "engorgements" dus aux lignes à faible débit et à "bande passante" étroite et, à la piètre qualité des transmissions téléphoniques, ralentissent considérablement la navigation sur Internet.; ce qui entraîne une augmentation des coûts.

    Je me permets d'insister sur la question de la vitesse de navigation qui doit être prise en compte quand on met des contenus en ligne. Plus la technologie à l'œuvre est sophistiquée, plus le temps de téléchargement est long.


    2.3 La performance des ordinateurs

    Au delà de la possibilité d'accès à un ordinateur, la question de la performance ce celui-ci soulève un autre problème, celui de l'inaccessibilité à certains sites qui requièrent des plug-in. En effet, la possibilité de télécharger des logiciels dépend grandement de la mémoire dont dispose l'ordinateur. Si la plupart des ordinateurs permettent l'accès à Internet, tous ne sont pas suffisamment performants pour permettre l'accès à certains sites faisant appel à une technologie de plus en plus sophistiquée. L'utilisation de "Javascripts" ou de "Flash" peut rendre une page web inaccessible pour certains internautes.

    On comprend dès lors la distinction qui s'impose entre une logique de diffusion qui invite à la simplicité et une logique scientifique qui exige une collecte et un traitement rigoureux des données recueillies faisant ainsi appel à du matériel informatique suffisamment performant pour utiliser les logiciels d'analyse et de traitement de données appropriés. Mais nous n'en sommes pas là, avant de se pencher sur l'aspect technique de la démarche, il s'agit de se demander quel (s) type(s) de données nous choisissons de collecter. Cette question de choix est au cœur de l'ensemble de la démarche et renvoie en tout premier lieu à la position épistémologique que nous déciderons d'emprunter.

III. "Logiques scientifiques"

Si nous tenons à donner un caractère scientifique aux travaux de l'observatoire, nous devrons porter une attention particulière à notre démarche. Celle-ci emprunte une "logique" particulière qui se doit d'être scientifique. Pour aborder la question des logiques scientifiques et elles sont nombreuses, je ferai un portrait très succinct des deux principaux courants qui influencent la recherche en sciences humaines.

Longtemps les sciences humaines ont emprunté aux sciences de la nature leurs méthodologies et leurs méthodes. Ainsi en psychologie comme en sociologie, pour ne citer que ces deux disciplines, les chercheurs se sont essentiellement attachés à définir des phénomènes à partir d'indices mesurables. Le but étant de démontrer l'existence d'une relation entre deux ou plusieurs variables clairement identifiées et dûment isolées. Cette approche s'inscrit dans le courant épistémologique positiviste et renvoie à une conception de la réalité comme existant à l'extérieur des sujets. Les sciences doivent permettre de découvrir des parties de cette réalité en ayant recours à des méthodologies de type quantitatif (approche analytique).

Une autre conception de la réalité, comme étant le résultat de constructions sociales et individuelles (constructivisme et socio-constructivisme) renvoie au courant épistémologique interprétatif, souvent lié à la pensée de Max Weber (1864-1920). Dans cette perspective, les sciences humaines doivent surtout se préoccuper de comprendre le sens donné par les personnes à leur expérience. La réalité étant vue comme une construction, le sens est émergent et prend forme tout au long de la recherche. Il est construit à travers les interactions entre les participants à la recherche et entre ceux-ci et leur environnement. Dans le domaine de la recherche en sciences humaines et pus particulièrement dans le champ de l'éducation, on constate depuis une quinzaine d'année un intérêt accru pour la recherche interprétative (voir les devis de recherche présentés aux fonds de recherche).

D'un point de vue méthodologique, nous sommes face à deux approches (quantitative et qualitative) qui peuvent être complémentaire, mais qui sont par ailleurs opposées au plan épistémologique. Dans le cadre notre démarche nous avons à préciser notre position épistémologique dans la mesure où celle-ci influencera l'ensemble des choix que nous aurons à faire.

Pour tenter de clarifier notre position, je reviendrai rapidement sur quelques uns des éléments qui ont été abordés au cours du séminaire et qui me semblent fournir quelques indications quant au choix épistémologique que nous privilégions à l'EIP.

    3.1 Processus

    Il est apparu à plusieurs reprises que la démarche privilégiée s'apparente d'avantage à un processus dynamique, un "work in progress" -pour reprendre les propos de Jean Hénaire-, qu'à une démarche qui s'inscrit dans un cadre prédéterminé, arrêté. D'ailleurs, dans la mesure où, "l’histoire des observatoires en sciences humaines et sociales est relativement récente", nous ne pouvons pas nous référer à un cadre théorique éprouvé; il nous revient de construire notre propre cadre en fonction de notre objet spécifique et de nos objectifs. Ce processus s'apparente à celui de la recherche interprétative dont voici la démarche générale:

    3.2 Partenariat

    Comme cela a déjà été signalé, le rapprochement entre chercheurs, décideurs et praticiens nous place face des logiques différentes (scientifique, de pilotage d’un système et d’action) que nous devons concilier. Ajoutons à cela les influences socioculturelles et disciplinaires (langage différent d'une discipline à l'autre: individu, sujet en psychologie, acteur en sociologie, etc.) dans l'interprétation de l'objet à l'étude par les différents acteurs. Ce constat nous commande d'élaborer un cadre de référence qui tienne compte de ces différentes logiques. C'est précisément ce que suggèrent l'idée de cycle au cours duquel les données recueillies, font l'objet d'une interprétation, laquelle est soumise aux participants à la recherche, puis fait l'objet de réajustements au fur et à mesure que le sens émerge. L'échantillonnage peut être modifié, d'autres données peuvent être collectées, interprétées et de nouveau soumises aux participants; et ce jusqu'à ce qu'on arrive à une saturation des données. Ce processus consiste en un va-et-vient constant entre -ce qu'il est convenu d'appeler- "la théorie et la pratique". Notre expérience nous montre que c'est possible quand il existe à la base une communauté d’intérêts et un objet commun.

    3.3 Cohérence

    Enfin, je retiens des propos de Jean Hénaire que la création de l'observatoire doit être envisagée à partir des perspectives des organisations que nous sommes. À cet égard, la posture militante de l'EIP et le travail qu'elle réalise depuis plus de trente ans repose sur la conviction qu'en tant qu'acteur social il est possible de changer une réalité qui est perçue bien différemment selon les contextes dans lesquels elle se vit. Cet à priori situe d'emblée l'EIP dans une position épistémologique qui s'apparente au courant interprétatif. Cela étant dit, je tiens à ajouter que notre a priori ne préjuge en rien de la "validité globale" de nombreuses théories en sciences humaines qui sont issues du courant positiviste.

IV. Conclusion et suites à donner

Nous n'en sommes qu'au début d'un processus dans lequel les interactions entre les participants occupent une place centrale. Dans notre cas, les participants viennent de différents horizons professionnels et géographiques, comment dès lors, coordonner ces interactions pour en arriver aux résultats escomptés; lesquels doivent, par ailleurs, être précisés.

De récentes expériences me font dire que sans la participation active des personnes impliquée, il est vain de s'attendre à une construction commune; les meilleures technologies du monde n'ont, là-dessus, aucune prise. Il est ici question de l'engagement que chacun de nous est prêt à prendre en terme de charge de travail, de responsabilités, compte enu des exigences de rigueur et de cohérence présentes tout au long de la démarche.

NOTES

(1) Association pour le développement de l'éducation en Afrique

(2) http://www.un.org/french/ecosocdev/geninfo/afrec/vol12no3/internt.htm (mise à jour le 16 août 1999)

(3) Afrique relance département dee l'information des nations unies
THE AFRICAN INTERNET & TELECOM SUMMIT,Banjul, The Gambia 5-9 June 2000

(4) On peut notamment attribuer ce pourcentage réduit à plusieurs facteurs: "infrastructure des télécommunications très limitée; faible couverture géographique du réseau de télécommunications; insuffisance du nombre de lignes (moins d'une ligne téléphonique pour 100 habitants).

(5) Rapport mondial sur le développement humain publié en 1999 par le programme des nations Unies pour le Développement

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